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   <title>Global Labour Institute - French</title>
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   <title>Vetelca: Histoire de la première « maquiladora » bolivarienne - par Rafael Uzcástegui (2009)</title>
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   <published>2010-07-29T17:34:14Z</published>
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      <![CDATA[<em>Publié dans « El Libertario » n ° 57 (sur le site www.nodo50.org/ellibertario) par Rafael Uzcátegui, cet article examine en détail ce qui s'est passé chez Vetelca, une société d'assemblage de téléphones cellulaires, afin de démasquer le mythe de la prétendue construction d'un modèle industriel « socialiste » au Venezuela.</em>





 
Le 10 mai 2009, le président Hugo Chávez, dans la région d'El Tigre de l'Etat du Barinas, a présenté à la télévision le nouveau portable fabriqué au Venezuela sous la tutelle du gouvernement bolivarien, appareil que celui-ci avait lui-même baptisé, quelques semaines avant, « el Vergatario » (1) Toujours friand de propagande, le président de la République a profité d'une fête traditionnelle au Venezuela le « Dia de la Madre » (la Fête des mères, jour férié), pour vanter les mérites d'un produit qui symbolise, selon lui, la progression de son projet politique à pas de géant.

Le 10 mai 2009, M. Chavez a déclaré : « Cet appareil sera le portable non seulement le plus vendu au Venezuela, mais dans le monde entier. » Il a annoncé l'exportation rapide de ce cellulaire, dès que le marché domestique aura été approvisionné, vers les pays andins, le Mercosur (dont font partie, entre autres, le Brésil et l'Argentine) et les Caraïbes. Face à ces objectifs ambitieux, toute personne qui connaît un peu les mécanismes du capitalisme contemporain, ne peut que se demander par quel miracle le « Vergatorio » pourra-t-il devenir l'appareil le plus vendu au monde dans une branche aussi concurrentielle que celle des produits de télécommunications.

« Grâce à un modèle de fabrication fondé sur les maquilas », ne manqueront pas de répondre les anarchistes, individus remplis de préjugés, comme l'on sait.

Notons cependant que toutes les analyses de la production à l'ère de la mondialisation montrent que, si l'on veut atteindre le Top 10 des meilleures ventes d'un produit, il n'y a qu'une solution : diminuer, autant que possible, le coût du travail. Et comme le savent parfaitement des multinationales comme Gap, Nike ou Adidas, le pays expert en matière d'« économies » en matière de salaires et de droits du travail, c'est évidemment la Chine.

La Chine est précisément l'associée de l'État bolivarien dans l'entreprise commune qu'ils ont fondée : Venezolana de Telecomunicaciones C.A. (Vetelca), installée dans la zone franche de Paraguaná, dans l'Etat de Falcón, depuis janvier 2009. Selon l'information officielle, au début du projet, « dans ses installations travaillent 140 salariés, dont 80% sont des femmes qui habitent la région et qui ont été sélectionnées par différents conseils communaux (2) de la région pour travailler dans cette usine ». La premier défi consistait à livrer 10 000 portables à la société Movilnet, pour qu'ils soient offerts le jour de la Fête des mères, comme l'avait promis le président Chavez. Néanmoins, peu de temps après l'ouverture de l'entreprise, les travailleurs de l'usine ont dénoncé, dans les médias du gouvernement bolivarien eux-mêmes, le fait que certains préjugés semblent être bien enracinés.


<strong>La version des travailleurs</strong>

Levy Revilla Toyo, l'un des 56 salariés licenciés de cette entreprise mixte, a présenté un compte rendu détaillé sur les débuts de Vetelca. Selon ce rapport, le recrutement a commencé en octobre 2008 et a été mené par le ministère de l'Industrie légère et du Commerce. À cette offre répondirent 250 personnes « venant des missions (3), des universités et des conseils communaux dans diverses parties de l'Etat de Falcon », et 60 d'entre elles ont persévéré après une première sélection. Un second processus de formation a culminé avec la sélection de 100 personnes en mars 2009 et la désignation par les autorités du conseil d'administration de l'entreprise, présidé par Carlos Audrina.

C'est le 1er Mai, jour de la Fête du travail, qu'a commencé le processus d'assemblage du « Vergatario » : « il a fallu travailler jusqu'à tard dans la nuit, la logistique habituelle n'était pas en place, et plusieurs camarades se sont évanouies de fatigue à cause du manque de nourriture et des difficultés de transports ». Toutefois, les travailleurs ont été récompensés par une prime de productivité et la satisfaction d'avoir honoré la parole du Président et assemblé en dix jours les portables prévus. Par la suite, la direction a improvisé l'embauche de nouveaux travailleurs ce qui a créé des problèmes « à cause du manque d'espace dans l'usine et dans la cantine, et ainsi violé la loi et la participation directe des conseils communaux et des missions ».

Comme le prévoit la Loi organique sur la prévention des accidents, les conditions de travail et l'environnement du travail (LOPCYMAT) promue par le gouvernement bolivarien lui-même, les délégués hygiène et sécurité ont été élus malgré l'opposition et les diverses contraintes imposées par le conseil d'administration de l'entreprise. Le 7 juillet 2009 Vetelca a licencié 8 personnes, dont trois délégués hygiène sécurité élus par l'assemblée des travailleurs. Les licenciés ont fait appel aux autorités compétentes, qui se sont rendues chez Vetelca pour vérifier les allégations des licenciés et s'informer. La direction leur a notamment répondu que « les travailleurs étaient des étudiants, que leur salaire n'était pas un salaire, mais une aide économique pour assurer des tâches de manutention, et qu'ils ne faisaient donc pas partie de la structure organisationnelle de l'entreprise ». Par la suite, le conseil d'administration a demandé à la Garde nationale de protéger l'usine, et les cadres ont accusé les licenciés d'être des « contre-révolutionnaires », procédé qui n'est pas vraiment pour nous une surprise. Plus tard, la direction a licencié 56 travailleurs, en les obligeant à signer une lettre de démission pour qu'ils puissent recevoir leur chèque final. En quelques jours, le nombre total des licenciés a grimpé jusqu'à 86.


<strong>La version des bureaucrates</strong>

Le 29 juillet 2009, le ministre de la Science et de la technologie Jesse Chacón, s'est rendu chez Vetelca pour tenter de dissiper le climat d'incertitude qui s'était installé chez les travailleurs. Le communiqué de presse officiel indique : « Le ministre a visité l'usine et rencontré les travailleurs afin de leur annoncer que, dans 15 jours maximum, ils pourraient signer leur contrat de travail », en ajoutant un commentaire qui est, pour nous, une véritable perle : « Jusqu'à maintenant, les employés se rendent à leur travail comme des opérateurs bénévoles, et ils reçoivent une prime mensuelle de productivité de 1300 bolivars. » Selon le fonctionnaire chaviste : « Il s'agit d'un modèle de production socialiste avec des travailleurs "intégraux", qui chaque jour changent de poste et pratiquent la rotation du travail, afin de pouvoir mieux connaître chaque étape de l'assemblage et le fonctionnement de toute l'usine. Ils participent également à la planification de la production, ce qui se distingue nettement du modèle capitaliste. »

Mais continuons donc à parcourir les articles parus dans les médias de l'Etat bolivarien. Carlos Audrines, PDG de Vetelca, a déclaré à propos des licenciés : « Un certain nombre de personnes ont été soustraites au processus de formation, parce qu'elles ne respectaient pas certaines normes. » Quant à l'agence de presse officielle ABN elle a déclaré : « A cet égard, on ne peut pas parler de licenciements quand les personnes concernées ne figurent pas sur le registre du personnel ; en effet, les ressources humaines de Vetelca sont actuellement en période de formation et, dans le cadre de ce processus, la société procède à des évaluations constantes et opère des choix fondés sur le comportement et les actions de ces personnes. » Dans une autre déclaration au quotidien « Ultimas Noticias », Audrina s'est surpassé : « Ces cinquante-six personnes avaient l'intention de créer un syndicat pour contester ou pour se garantir un travail en ayant une attitude agressive et en incitant les autres ».

Le journal « Ultimas noticias » ajoute que « Audrina a expliqué que Vetelca n'était pas enregistrée comme une entreprise, et qu'il n'y avait donc pas de contrat ; "dans environ deux semaines, on nous donnera un budget qui constituera notre capital initial", a-t-il expliqué. Une fois terminée la phase de test initiale, la société constituera un département de la sécurité, "car dans une entreprise socialiste il n'y a pas de place pour le mot syndicat ; en effet, cela briserait le modèle selon lequel nous sommes tous égaux et parce que dans un système socialiste il ne doit pas y avoir de syndicat", a déclaré Audrina. À propos des allégations selon lesquelles le personnel devait effectuer des tâches de maintenance, le PDG de l'entreprise a déclaré que, "étant donné le manque de ressources, les participants ont volontairement effectué de tâches de nettoyage. Cependant, cette situation a changé après le lancement du Vergatario, parce que nous nous sommes mis d'accord avec les mères du quartier pour qu'elles mènent ces activités ". »

Le 25 août, Vetelca a publié, dans un communiqué de presse, la liste des noms et les numéros des cartes d'identité des 190 travailleurs qui ont bénéficié de la « première nomination » des travailleurs de l'entreprise.


<strong>Les conclusions des anarchistes</strong>

Procédons par ordre.

Ce que le ministre Chacón appelle un « modèle de production socialiste intégrale » est un euphémisme pour ce que l'on appelle dans le monde entier la « polyvalence du travail » qui est l'une des caractéristiques de la flexibilisation de l'emploi dans le capitalisme informationnel. La « polyvalence » (4) prévoit que les travailleurs doivent avoir la capacité de fonctionner dans différentes tâches, de changer de poste selon les exigences du processus de production, exigences qui contrastent avec la spécialisation des tâches qui caractérise le processus fordiste de production lui-même . En outre, il est faux d'affirmer que les travailleurs connaissent « le fonctionnement de toute l'usine » et qu'ils « participent à la planification de la production ».

D'une part, les travailleurs et travailleuses de Vetelca ne font qu'assembler un produit final dont les éléments sont conçus et fabriqués en Chine. Ils ne sont donc impliqués que d'une façon très limitée dans l'assemblage et l'emballage des « Vergatario ». Vetelca, en dépit des descriptions épiques qu'en font les hauts fonctionnaires bolivariens, n'est qu'une vulgaire société de sous-traitance qui travaille pour Movilnet, la compagnie de téléphones cellulaires de l'État vénézuélien. Audrina lui-même l'a confirmé dans une interview : « Vetelca est totalement capable de répondre à la demande de produits pour Movilnet. » C'est cette société (Movilnet) qui décide du nombre de téléphones qui doivent être assemblés, de leur date de livraison et de la chaîne de commercialisation, trois éléments à propos desquels les travailleurs de Vetelca, ou selon le ministre, les « salariés volontaires », n'ont rien à dire.

Si le Président de la République décide de lancer une nouvelle promotion du « Vergatario » pour célébrer, par exemple, la naissance de Simón Bolívar, ce qui entraînerait une hausse de la production, les travailleurs devront de nouveau s'épuiser au boulot, comme lors de la journée de surmenage décrite par Levy Revilla. Cet élément coïncide parfaitement avec la flexibilisation des horaires de travail, typique de l'étape actuelle du capitalisme.

D'un autre côté, les affirmations de l'économiste Audrina renforcent également notre hypothèse selon laquelle le processus bolivarien relève plus de la mondialisation néolibérale que du socialisme. Ce haut fonctionnaire estime qu'une période de formation conduisant à produire 10,000 portables ne suffit pas et que les salariés doivent encore rester à l'essai. D'autre part, le motif des licenciements qu'il invoque (organiser un syndicat pour tenter d'assurer la sécurité d'emploi) est ce qui motive tous les travailleurs, dans le monde entier.

Enfin, sa déclaration selon laquelle Vetelca n'autorisera pas la constitution de syndicats « parce qu'ils sont contraires au socialisme », se passe de tout commentaire.

Le président Chavez, Jesse Chacon, Carlos Audrina et les Tortues Ninja (5) peuvent répéter des centaines de fois que le Vergatario est un téléphone « socialiste » fabriqué dans une entreprise « socialiste » composée de « volontaires socialistes » Même s'ils répètent ce mensonge mille fois, les faits révèlent une autre réalité : Vetelca est la première 
« maquiladora » installée dans le pays, inspirée par le modèle chinois d'exploitation brutale, le même qui produit les chaussures Nike, les ballons Adidas et les chemises CAP pour le capitalisme sauvage aujourd'hui.

Rafael Uzcategui
(El Libertario)

Traduit par Ni patrie ni frontières


1. « Vergatario » est un terme populaire vénézuélien, l'équivalent de un « truc super », « un méga truc », « de la balle », etc. La racine de ce mot étant « verga », verge, cette appellation a fait bien rire la planète antichaviste, et sans doute aussi les militants chavistes qui n'ont pas perdu tout sens de l'humour. Rappelons qu'au Venezuela, un truc, un machin, se dit (en langage populaire) « una vaina » (un vagin) et est aussi une exclamation très répandue « Ay, que vaina ! » (« Quelle contrariété ! » ou « Quelle merde ! »). Les « déconstructeurs antisexistes » (excuse my French) du langage ont donc du pain sur la planche dans la patrie du Colonel. Mais gageons là aussi qu'ils fermeront leur gueule puisque leur pape (alias Chomsky) adule le B.B. (le Bouffon bolivarien). (NPNF). 

2. Conseils communaux : « Les récentsconseils communaux doivent, en principe, représenter les communautés dont ils sontles élus. Mais, dans la réalité, il y a ceux qui sont chavistes et où il n'y a pasde place pour des critiques et ceux qui sont antichavistes où les chavistes ne sontpas acceptés. La forme de ces conseils est déterminée par l'Etat. » (cf. l'interview de militants d'El Libertario par Charles Reeve parue notamment dans le numéro 25-26 de NPNF. Pour plus de détails on lira (en espagnol) l'étude de Maria Pilar Garcia qui paraîtra prochainement en français dans Ni patrie ni frontières « El poder popular y la democracia participativa en Venezuela : los consejos comunale » sur le site http://www.nodo50.org/ellibertario/textos.html)

3. Missions : « programmes de grande envergure ciblés sur l'amélioration de divers aspects de la vie sociale des couches les plus défavorisées, en particulier dans le domaine de la santé, l'éducation et l'alimentation. Ces misiones sont organisées et directement financées par l'entreprise pétrolière d'Etat, PDVSA. Elles fonctionnent hors du contrôle des services des ministères correspondants et ne sont soumises, même formellement, à aucun contrôle parlementaire » (Idem.).

4. Cette polyvalence portent les doux noms d' « horizontale » (si « le salarié occupe différents postes de travail relevant du même niveau de classification »), de « verticale » (si « le salarié exerce des fonctions relevant d'une qualification professionnelle supérieure à sa qualification initiale ») ou de « structurelle » (quand « elle est liée à l'activité et à la structure de l'entreprise » selon les cas (NPNF).

5. Tortues Ninja : surnom des policiers anti-émeutes (NPNF).


******************


Commentaire de Ni patrie ni frontières


Rappelons à nos lecteurs que les premières « maquiladoras » ont été créées en 1965 au Mexique. Elles permettent à certaines entreprises étrangères (surtout américaines) qui sont installées dans ces zones spéciales d'importer, sans payer de droits de douane, « des matières premières, de l'équipement, des machines, des pièces de rechange, et autres éléments nécessaires pour l'assemblage ou la fabrication de produits finis qui seront ensuite exportés », comme le précise le NAFTA, l'Accord nord-américain sur le libre échange.

Dans une brochure intitulée « Dix avantages du système commercial de l'OMC » et un sous chapitre intitulé « Le commerce stimule la croissance économique, ce qui peut être bon pour l'emploi » (sic), les technocrates internationaux n'hésitent pas à affirmer que ces « industries de transformation en douane » payent 3,5 fois le salaire minimum mexicain. On peut douter de cette dernière affirmation car Pourdanay Nayereh (« Les « maquiladoras » et le développement industriel mexicain » Tiers-Monde, tome 29, n°113,1988,
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1988_num_29_113_3627)
affirme que les salaires sont « légèrement supérieurs au minimum national » mais surtout de 7 à 14 fois inférieurs aux salaires moyens américains et « plus bas que les salaires payés en Asie du Sud-Est ». Comme le précise Pourdanay Nayereh, le « niveau de syndicalisation » est « très faible » et le « flux continu d'immigrés provenant d'autres régions du Mexique ou d'autres pays latino-américains constitue une véritable armée de réserve » qui pèse sur le niveau des salaires. De plus chaque fois qu'éclatent des conflits sociaux, les patrons ferment  tout simplement les usines.

En admettant même que les affirmations de l'OMC soient exactes, le même article évoque, pour les maquiladoras « de deuxième type », c'est-à-dire celles mobilisant des travailleurs et techniciens plus qualifiés que les maquiladoras d'assemblage, un salaire moyen horaire de 0,8 dollar de l'heure, contre 0,44 dollar dans la région et 24 dollars aux Etats-Unis. Le « 3,5 fois plus » de l'OMC donnerait donc un rapport de 1,32 à 24 entre les salaires mexicains et nord américains, ce qui n'est pas vraiment le... Pérou.

Le grand avantage des maquiladoras c'est qu'elles échappent surtout au droit du travail dans les pays où elles s'implantent (elles concernaient 1,2 million de travailleurs au Mexique, représentaient plus de 46% des exportations nationales de ce pays, et connaissaient jusqu'en 2001 un taux de croissance de 22,1 % par an contre 3,5 % pour l'économie mexicaine ). Même si certaines d'entre elles sont plus sophistiquées que de simples usines d'assemblage, elles se caractérisent toujours par une flexibilité totale du personnel et des horaires, par des salaires plus bas pour les techniciens qualifiés que dans les métropoles impérialistes, et par un climat antisyndical féroce.

Depuis des années, ces structures sont le symbole de l'exploitation impérialiste pour les altermondialistes (cf. par exemple, « Le Grain de sable » d'ATTAC à propos du Mexique http://www.france.attac.org/spip.php ?article3586), les trotskystes, les Partis staliniens ou néostaliniens, etc. Nous ne doutons donc pas que cette information sera reprise avec enthousiasme par tous les médias dits alternatifs...

(Ni patrie ni frontières).

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   <title>Déclaration de Trotsky sur la publication des traités secrets (1917)</title>
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   <published>2010-12-25T19:25:39Z</published>
   <updated>2011-03-15T13:44:12Z</updated>
   
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      <![CDATA[<em>Le 22 novembre 1917, Léon Trotsky, Commissaire du peuple aux Affaires étrangères dans le premier gouvernement soviétique, fit la déclaration suivante au sujet de la publication, par ce gouvernement, des traités secrets conclus par les régimes précédents avec différentes puissances étrangères:</em>





En publiant les documents diplomatiques secrets à partir des archives de la politique étrangère du tsarisme et des gouvernements de coalition bourgeois des sept premiers mois de la révolution, nous menons à bien l'engagement que nous avons pris lorsque notre parti était dans l'opposition. 

La diplomatie secrète est un outil nécessaire pour la minorité possédante qui est obligée de tromper la majorité afin de la soumettre à ses intérêts. L'impérialisme, avec ses sombres plans de conquête et ses alliances et marchandages de rapine, a développé le système de la diplomatie secrète au plus haut niveau.La lutte contre l'impérialisme qui ruine et détruit les peuples d'Europe est également une lutte contre la diplomatie capitaliste, qui a suffisamment de raisons de craindre la lumière du jour. Le peuple russe et les peuples d'Europe et du monde entier doivent apprendre la vérité des documents sur les plans forgés en secret par les financiers et les industriels ainsi que leurs agents parlementaires et diplomatiques. 

Les peuples d'Europe ont payé avec d'innombrables sacrifices et une désolation économique universelle le droit à cette vérité.L'abolition de la diplomatie secrète est la condition première pour une politique étrangère honnête, populaire et véritablement démocratique. Le gouvernement soviétique considère comme son devoir de mener une telle politique dans la pratique. C'est précisément pourquoi, tout en proposant ouvertement un armistice immédiat à tous les peuples belligérants et à leurs gouvernements, nous publions en même temps ces traités et accords, qui ont perdu tout caractère obligatoire pour les travailleurs de Russie, les soldats et les paysans qui ont pris le pouvoir dans leurs propres mains.

Les politiciens bourgeois et des journalistes d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie peuvent tenter d'utiliser des documents publiés afin de présenter la diplomatie des empires centraux sous un jour plus avantageux. Mais une telle tentative serait vouée à un échec pitoyable, et cela pour deux raisons. En premier lieu, nous avons l'intention de présenter rapidement devant le tribunal de l'opinion publique des documents secrets qui traitent de façon suffisamment claire de la diplomatie des empires centraux. Deuxièmement, et c'est le plus important, les méthodes de la diplomatie secrète sont aussi universels que le vol impérialiste. Lorsque le prolétariat allemand entrera dans la voie révolutionnaire, il dévoilera les secrets des chancelleries en publiant des documents qui ne cèdent en rien à ceux que nous nous apprêtons à publier. Il ne reste qu'à espérer que cela aura lieu rapidement.

Le gouvernement des ouvriers et des paysans abolit la diplomatie secrète, ses intrigues, ses codes et ses mensonges. Nous n'avons rien à cacher. Notre programme, exprime la volonté ardente de millions de travailleurs, soldats et paysans. Nous voulons que la domination du capital soit renversé. En exposant au monde entier l'oeuvre des classes dirigeantes, telle qu'elle s'exprime dans les documents diplomatiques secrets, nous nous adressons aux travailleurs sur base de l'appel qui constitue la fondation immuable de notre politique étrangère: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!».]]>
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   <title>Wilebaldo Solano (1916-2010) - Dan Gallin (2010)</title>
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   <published>2011-03-06T18:51:51Z</published>
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      <![CDATA[Figure historique du socialisme révolutionnaire en Espagne, Wilebaldo Solano est mort à Barcelone, le 7 septembre, à l'âge de 94 ans. 

Solano était le dernier secrétaire général du Partido Obrero de Unificación Marxista (POUM), un parti né en 1935 de la fusion de deux groupes communistes dissidents, le Bloc ouvrier et paysan (BOC), proche de "l'opposition de droite", et la Gauche communiste (trotskiste).

Elu secrétaire général de la Jeunesse communiste ibérique en septembre 1935 et secrétaire général du Bureau international des jeunesses socialistes révolutionnaires en novembre 1936, il représenta la JCI au Comité exécutif du POUM. Proche collaborateur de Andrès Nin, secrétaire général du POUM assassiné par la police politique stalinienne en juin 1937, Solano participe à la direction clandestine du POUM devenu illégal. 

Arrêté en avri 1938, il réussit à passer en France en 1939. Détenu à Montauban en 1941 il est condamné par le régime de Vichy à 20 ans de travaux forcés. Il est libéré par la Résistance en juillet 1944 et rejoint le maquis dans le Bataillon Libertad, formé par des militants du POUM, de la CNT et du PSOE. 

Démobilisé en 1945, il est élu secrétaire général du POUM en 1947, lors d'un congrès tenu à Toulouse, rassemblant des militants de l'exil en France, Afrique du Nord et Amérique latine, et ceux qui mènent la lutte clandestine en Espagne. 

Solano travailla au service espagnol de l'Agence France Presse de 1953 à 1981, tout en assumant la direction de <em>La Batalla</em>, journal du POUM. Au retour de la démocratie en Espagne, il milite pour un rassemblement des marxistes révolutionnaires et participe à la campagne électorale de 1977 pour le FUT (Front unitaire des travailleurs). En 1987 il participa à la création de la Fondation Andrés Nin (<a href="http://www.fundanin.org">www.fundanin.org</a>) qui préserve la mémoire et l'héritage politique du POUM; il en était le président d'honneur. La traduction française de son livre: <em>Le POUM: Révolution dans la guerre d’Espagne</em> (Editions Syllepse, 2002) a fait date et restera un incontournable des bibliothèques militantes. 



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   <title>Jean-René Chauvin (1918-2011)  - Olivier Delbeke (2011)</title>
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   <published>2011-03-15T19:25:02Z</published>
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   <title>Violence légitime ou pavillon de complaisance?</title>
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   <published>2011-04-05T14:12:04Z</published>
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   <summary>Article de Jean Ziegler dans &quot;Tribune socialiste genevoise&quot; et la réponse de Dan Gallin (1983)...</summary>
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      Article de Jean Ziegler dans &quot;Tribune socialiste genevoise&quot; et la réponse de Dan Gallin (1983)


      <![CDATA[Jean Ziegler
<em>Tribune socialiste genevoise n°91
5 octobre 1983</em>
<strong>Violence légitime</strong>
Aujourd’hui, dans l'immense tiers monde, les hommes. les femmes sont partout en lutte : des prisons d'Uruguay, d'Argentine, de Colombie, aux déserts du Sahara occidental et du Tchad, des forêts du Zimbabwe, des villes détruites du Liban du Sud aux montagnes du Kivu et de l’Erythrée. des hommes et les femmes combattent. résistent et meurent. pour conquérir. pour eux et leurs enfants, une vie plus digne, plus heureuse, plus libre, plus juste. Mais, en même temps, les anciennes et actuelles classes dirigeantes capitalistes - celles qui, dès la naissance du capitalisme en Europe et de son expansion coloniale au XIXe siècle, ont toujours détenu le pouvoir économique, social, politique et idéologique dans les sociétés du centre industriel et, par satrapes interposés. dans Je nombreuses sociétés de la périphérie - révisent leur stratégie. Elles restructurent leur système de domination mondiale. rendent plus efficace leur stratégie d'exploitation, rationalisent et potentialisent leurs efforts d'asservissement.

<strong>Les contradictions de l'opinion publique européenne</strong> 
L'opinion publique européenne témoigne. face à ces luttes dune attitude profondément contradictoire. ambiguë et équivoque. Elle: reconnaît. admire. souvent le courage des combattants Mais. dès que la victoire est acquise, dès que les survivants entrent dans la capitale enfin libérée, bref: dès que naît, sur les ruines de la guerre, un Etat nouveau. indépendant et souverain, l'opinion publique européenne se rebiffe. refuse son soutien, oppose une attitude: radicalement critique à la politique des nouveaux gouvernants. Cette ambigüité . face: aux nouveaux Etats du tiers monde. qui habite: des démocraties occidentales. leurs gouvernements: .leurs journaux. leurs partis politiques, Eglises et syndicats. mérite réflexion.

<strong>Le caractère « jacobin » des mouvements de libération...</strong>
Tous les mouvements armés de libération du tiers monde sont. par la force des choses, des mouvements ultra-jacobins. Quatre-vingt-un combattants voyageaient à bord du Granma en décembre 1956. Dix-huit ont survécu aux premiers combats et rejoint la Sierra Maestra. Moins de sept cents guérilleros sont entrés à La Havanne le 6 janvier 1959. Au moment de la prise de Managua. le 19 Juillet 1979, le Front sandiniste de libération nationale comptait à peine plus de quatre cent cinquante dirigeants et cadres disposant d'une réelle formation militaire et politique. Ils forment aujourd'hui l'armature du nouvel Etat. En août 1974. trente-trois commandants du PAIGC - pas un de plus !- ont débarqué sur l'île du Cap-Vert et édifié la nouvelle République En 1975, au moment du départ de l'occupant portugais, le MPLA n'était composé que d'environ trois mille hommes et femmes ¬rescapés des massacres. des prisons el des maquis - ayant une formation militaire et politique sérieuse La situation était la même au Mozambique après que le Frelimo eut brisé l'offensive du général Kaulza de Arriaga. traversé le Zambèze el mis en échec les troupes d'occupation coloniale. En 1974. le Frelimo ne comptait guère plus de quatre mille cadres formés: ceux-ci occupent aujourd'hui toutes les positions-clés de l'Etat. A Bissau. même situation: mille cinq cents hommes et femmes sont sortis de la forêt ou sont rentrés de Conakry et de Ziguidor en septembre 1974.
Ajoutez à cela les campagnes de sabotage, l'ostracisme dont ces hommes et ces femmes sont l'objet de la part des anciennes puissances coloniales et des Etats-Unis et vous comprendrez mieux la mentalité de ghetto, le traumatisme de l'encerclement qui habitent si souvent les dirigeants des nouveaux Etats.
La nature ultra-Jacobine de leur mouvement et leur traumatisme d'assiégés influencent tout naturellement leur conduite à la tête du gouvernement. Pour nous, Européens, qui jugeons avec tant d'arrogance, de facile conviction la conduite de ces hommes et de ces femmes miraculés des génocides el des massacres, une conclusion s'impose: il nous faut être intransigeants sur les principes, mais indulgents à l'égard des hommes. Celle attitude facilitera l'amélioration du jugement que nous portons sur les Etats nouveaux du tiers monde.
L'exercice du pouvoir d'Etat, du pouvoir de parti n'est ni basé sur le suffrage universel ni pluraliste à Maputo, Managua, La Havanne, Praia, Luanda ou Bissau. C'est un fait. On peut le regretter. Mais on ne peut raisonner contre l'histoire Par contre, le Mozambique, le Nicaragua, Cuba, l'Angola, la Guinée-Bissau, le Cap-Vert ont réalisé autre chose et mieux (dans l'actuelle phase du développement de leurs forces productives) qu'une démocratie parlementaire: ils ont créé des Etats, conquis une souveraineté. donné à manger à leur peuple et mis au monde une liberté qui ne mourra qu'avec le dernier des combattants.
On ne peut reprocher aux Sandinistes le report des élections générales à l'an 1985, alors que le Nicaragua est quotidiennement menacé d'invasion par les mercenaires nicaraguayens, argentins, sud-coréens, financés, encadrés par la CIA et stationnés au Honduras. Revendiquer aujourd'hui en priorité la liberté de presse dans un pays comme l'Angola, où l'analphabétisme dépasse les 60% est une absurdité. Comment s'insurger contre l'instauration du parti unique au Mozambique. alors que ce pays est déchiré par des rivalités tribales el que l'instauration du pluralisme ne servirait qu'à aiguiser la haine entre ethnie, hostiles. En bref: on ne saurait appliquer à l'action gouvernementale des nationalistes révolutionnaires du tiers monde les mêmes paramètres qu'on est en droit d'utiliser lorsqu'il est question de juger l'action du gouvernement de Suisse par exemple.

<strong>La vraie solidarité avec le tiers monde</strong>
J'insiste: aux dirigeants des nouveaux Etats nationaux d'Amérique latine, d'Asie. d'Afrique. l'histoire demande aujourd'hui. en priorité. de détruire la misère. de nourrir leur peuple. de développer les forces de production. de distribuer les terres et de créer un pouvoir central puissant capable d'empêcher à tout Jamais le retour arrogant. sous quelque masque que ce soit des anciens maîtres. Dans ces conditions, les paramètres de la démocratie occidentale sont malaisément applicables. Nous. Européens. Vivons à des années-lumière des combattants angolais. cubains. sahraouis. salvadoriens. guatémaltèques, ou mozambicains. « La tâche de l'intellectuel n'est pas de distribuer l'aménité mais d'essayer d'énoncer ce qui est; son propos n'est pas de séduire, mais d'armer » (Régis Debray). S'il est vrai que nous ne devons jamais renoncer à notre sens critique, il n'en reste pas moins que les mouvements armés de libération nationale du tiers monde et les Etats nouveaux qui naissent de leur combat défendent, dans des conditions difficiles et contre des ennemis communs, les principes de liberté. de justice. de souveraineté nationale qui sont les nôtres. Ces mouvements, ces Etats ne requièrent pas, ou du moins pas en premier lieu, notre jugement critique, distant. abstrait et neutre, mais notre solidarité.

<hr>

Dan Gallin
<em>Tribune socialiste genevoise n°92
3 novembre 1983</em>

<strong>Pavillon de complaisance</strong>

<em>L'article de Jean Ziegler, paru dans notre N° 91, a provoqué une réplique de notre camarade Dan Gallin, que nous publions ici Sous sa responsabilité malgré son ton polémique, car il soulève un problème que nous croyons important.
La rédaction</em>

<strong>Deux poids, deux mesures</strong>
Dans son article « La violence légitime », paru dans la TSG du 5 octobre, Jean Ziegler navigue sous un pavillon de complaisance qui n'est pas celui du socialisme.
Nous avons toujours dit qu'il ne saurait y avoir de démocratie sans socialisme (parce que dans la démocratie bourgeoise la puissance de l'argent décide, en définitive, des grandes options, en congédiant d'ailleurs la démocratie elle-même lorsque les enjeux de classe deviennent trop importants) et qu'iI ne saurait y avoir de socialisme sans démocratie (parce que le contrôle démocratique des rouages de l'Etat est indispensable pour empêcher cet Etat de se transformer en instrument de domination et d'exploitation aux mains d'une nouvelle classe bureaucratique). 
Là-dessus arrive Ziegler pour dire que, si une aspiration au socialisme tel que nous l'entendons n'est pas d'une ambition excessive dans les sociétés industrialisées et hautement développées, « on ne saurait appliquer à l'action gouvernementale des nationalistes révolutionnaires du tiers monde les mêmes paramètres qu'on est en droit d'utiliser lorsqu'il est question de juger l'action du gouvernement de Suisse, par exemple »
Deux poids, deux mesures, donc, Pourquoi? Parce que les pays du tiers monde ou, pour mieux dire, les pays économiquement colonisés, partent de plus bas, que leur misère est grande et les cadres révolutionnaires peu nombreux. Ils doivent donc, en priorité, « détruire la misère, nourrir leur peuple, développer les forces de production, distribuer les terres et créer un pouvoir central puissant ». Ce pouvoir central puissant doit être « ultra-jacobin » pour faire face aux agressions constantes des anciennes puissances coloniales et des Etats-Unis, ce qui explique « la mentalité de ghetto, le traumatisme de l'encerclement. qui habitent si souvent les dirigeants des nouveaux Etats ».
L'argument a déjà servi, et sert encore, pour justifier le stalinisme, d'abord en URSS (sous la plume de tous les apologistes depuis les années 1930), puis en Chine, au Vietnam, au Cambodge, etc. Tout y est: la misère du peuple et le lourd héritage de l'exploitation capitaliste, la menace contre-révolutionnaire, l'encerclement impérialiste. Cela a servi pour justifier d'abord l'écrasement des anarchistes. socialistes révolutionnaires et mencheviks, ensuite des oppositions communistes, la collectivisation forcée, les procès de Moscou. la révolution culturelle et, pour finir, Pol Pot.

<strong>La démocratie n'est ni un luxe de riches…</strong>
Le problème fondamental en cause n'est pas celui de la violence mais celui de la démocratie. Ce qui relie le raisonnement de Ziegler à l'apologie du stalinisme c'est la conception de la démocratie comme un élément superflu, un luxe de riches, Or, la démocratie n'est pas une possession. dont on pourrait se passer si on ne peut pas se la payer. mais une méthode politique de résolution des conflits et un moyen de lutte permanente. Elle est un élément indispensable. non seulement du socialisme. mais de la lutte pour le Socialisme.

<strong>…ni le règne de l'élite révolutionnaire</strong>
Ziegler oppose à la « démocratie parlementaire » le pouvoir d'Etat qui, selon lui, est plus apte à satisfaire les besoins essentiels du peuple. De quoi s'agit-il en réalité? De l'Etat aux mains des élites révolutionnaires avec lesquelles Ziegler s'identifie, et qui décident à la place du peuple quels sont les problèmes qu'il a le droit de considérer comme prioritaires et par quels moyens ils doivent être résolus. Quand au peuple, « leur » peuple, à qui ils « donnent à manger », il est le chœur des figurants du théâtre révolutionnaire, qui n'a qu'à attendre que la manne lui tombe du ciel organisé par le parti unique. Ce n'est pas à la « démocratie parlementaire » que Ziegler en veut, c'est à la démocratie tout court, qui implique obligatoirement la reconnaissance du pluralisme des opinions et des moyens de les exprimer (partis. syndicats et presse indépendants), le respect des libertés fondamentales (opinion, assemblée et grève), le respect des lois et la protection du citoyen contre l'arbitraire du pouvoir. Ce n'est que dans ces conditions que le peuple. lui-même, et non pas des élites responsables devant personne, est en mesure de faire des choix politiques, de définir des options et de résoudre autrement que par une violence sans légitimité aucune des conflits dont on sait qu'ils sont inévitables dans n'importe quelle société. 

<strong>Le piège de la « nécessité historique »</strong>
On ne peut pas « raisonner contre J'histoire » dit Ziegler. Merci bien. Pour s’écraser devant les puissants ou les vainqueurs d'occasion il n'y .avait pas, besoin d'attendre Jean Ziegler. D'autres .avant lui ont fait de nécessité vertu, ou le chien crevé au fil de l'eau. Ils sont oubliés aujourd'hui. Les grandes figures du socialisme, par contre, sont celles qui ont su résister aux faits accomplis de « l'histoire », c'est-à-dire qui ne se sont pas résignées au résultat provisoire d'un rapport de forces défavorable.
Contre la démocratie, les arguments et les méthodes des réactionnaires et des bureaucrates autoritaires convergent. Le raisonnement de Ziegler peut mener ainsi à des résultats inattendus. Si la priorité du tiers monde n'était que de « détruire la misère, nourrir le peuple, développer les forces de production », pourquoi alors ne pas applaudir Singapour, Taiwan ou la Corée du Sud, où le capitalisme a réalisé ces objectifs avec des méthodes et des arguments tout-à-fait semblables à ceux des dictatures bureaucratiques: parti unique, mise au pas des syndicats, grèves interdites, presse muselée, arbitraire policier et manipulation de la menace étrangère pour faire taire l'opposition. Si la démocratie, et la dignité humaine qu'elle protège, n'était pas une priorité, pourquoi ne pas alors simplement se réjouir que le niveau de vie des travailleurs noirs d'Afrique du Sud est généralement supérieur à celui des travailleurs des Etats africains indépendants? Si les « campagnes de sabotage » et « l'ostracisme » de voisins puissants devaient suffire à justifier la militarisation de la société, la paranoïa politique et la subordination de la démocratie à l'intérêt national tel qu'il est défini par les élites dirigeantes, pourquoi ne pas mettre Israël au même bénéfice du doute (« vous comprendrez mieux la mentalité de ghetto, le traumatisme. de l'encerclement ») que Ziegler est prêt à accorder au Nicaragua, à Cuba ou à l'Angola?
Pourquoi ne pas reprocher aux Sandinistes le report des élections générales en 1985 alors qu'ils sont au pouvoir depuis 1979, quand les Somozistes étaient en déroute et que le pays n'était pas du tout « quotidiennement menacé d'invasion »? En quoi le fait que l'analphabétisme en Angola dépasse les 60% justifie-t-il une presse unique? Les idées véhiculées par la presse circulent aussi chez les analphabètes Ou faut.-il priver les analphabètes de leurs droits politiques? Pourquoi ne pas instaurer une pluralité de partis à Cuba, pays qui n'est pourtant pas « déchiré par des rivalités tribales » comme le Mozambique? En parlant du Mozambique, de quel droit son gouvernement vient-il de décider la déportation d'une grande partie de la population des villes sous prétexte qu'elle n'est pas « productive » ?

<strong>La vraie solidarité avec le tiers monde</strong>
De quel droit, d'ailleurs, Ziegler octroie-t-il des dispenses de démocratie ? Qui le lui demande" Les travailleurs du tiers monde ? Sûrement pas. Ses amis dans les bureaucraties naissantes des dictatures « progressistes » ? Peut-être. mais il ne s'agit alors que d'une complicité d'élites sur le dos des travailleurs. De quel côté est alors l'arrogance ? N 'y a-t-il pas une arrogance monumentale, élitaire. démagogique et raciste, à décréter un régime d'exception pour le tiers monde et à justifier le déni de démocratie aux Africains et Latino-Américains. par exemple, alors que l'on revendique la même démocratie pour soi-même ? En se faisant le défenseur des nouveaux maîtres des bureaucraties naissantes. Ziegler ne fait aucunement preuve de solidarité avec ceux qui se battent dans le tiers monde pour le socialisme, au contraire. il leur enfonce la tête sous l'eau.
S'élever contre l'intervention américaine en Amérique centrale ou sud-africaine en Afrique australe? Oui, absolument. mais les yeux ouverts. sans faire croire que les ennemis de nos ennemis sont forcément nos amis, et sans user des ressources de la mauvaise foi pour abandonner le combat pour la démocratie et le socialisme.
Solidaires avec le tiers monde? Oui. absolument, mais avec les révolutionnaires authentiques, tels que Wei Jingshang. militant du mouvement démocratique en Chine. condamné à 15 ans de prison en octobre 1979, qui déclarait au tribunal: « Le procureur m'accuse de vouloir renverser le système socialiste. Ceci n'est pas conforme à la vérité. Je divise le système socialiste en deux grandes catégories: la première est le socialisme autoritaire sur le modèle de l'Union soviétique, caractérisé par la concentration du pouvoir dans une poignée de mains. La seconde catégorie est le socialisme démocratique qui se caractérise par la concentration du pouvoir dans l'ensemble du peuple organisé de façon démocratique ». Solidaires avec des démocrates comme Diallo Telli. ancien secrétaire général de l'Organisation d'unité africaine, mort de faim dans les geôles de Sékou Touré, qui écrivait en prison: « Pour se maintenir au pouvoir, l'Etat du parti unique n'hésite pas à sacrifier. en tout ou en partie, le développement économique et le bien-être du peuple. consacrant la plus grande partie du budget national à équiper et développer une armée ». Deux cas parmi des dizaines de milliers.
Contrairement à Ziegler citant Régis Debray, je n'ai pas d'opinion sur la « tâche des intellectuels », mais je sais que la tâche des militants socialistes n'est en tout cas pas d 'intérioriser la mauvaise conscience de la bourgeoisie et de faire le poisson-pilote des dictatures bureaucratiques du tiers monde, de leur dispenser des exemptions de démocratie et de prendre prétexte des crimes du capitalisme pour justifier ceux des satrapies néo-staliniennes.



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   <title>Qu&apos;est-ce que le socialisme? Réponse à Christoph Blocher - par Dan Gallin (2000)</title>
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   <published>2011-04-05T15:25:10Z</published>
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13 décembre 2000 - n° 1454-1455

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   <title>Le mouvement ouvrier en Afrique tropicale - André Giacometti (1956-1957)</title>
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   <published>2011-04-06T19:39:25Z</published>
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      Introduction
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Dans les années 1953 - 1958, Dan Gallin écrivait dans l'hebdomadaire <em>Labor Action</em> et dans la revue trimestrielle <em>The New International</em> sous le nom de André Giacometti. Ces publications étaient les organes de presse de la Independent Socialist League (ISL) des Etats-Unis. (1)

L'article sur l'histoire du mouvement ouvrier en Afrique au Sud du Sahara, a paru dans <em>The New International</em> sur trois numéros de la revue, de 1956 à 1957. Aucune histoire générale du mouvement ouvrier africain existait à l'époque. La traduction française en a été faite en 1986, à l'occasion de la Troisième Conférence Régionale Africaine de l'UITA (Lusaka, Zambie, Septembre 1986).  Ce texte faisait partie de la documentation de la Conférence et se retrouve dans son compte-rendu. L'introduction ci-dessous (pour l'édition de l'UITA) a été écrite par Dan Gallin. 

Pourquoi "André Giacometti"? A cause de la grande admiration que Gallin éprouvait, et éprouve encore, pour le grand sculpteur et peintre suisse, Alberto Giacometti. 

<strong>Introduction à l'édition de l'UITA</strong>

L'étude ci-après du mouvement ouvrier africain à ses débuts et du contexte économique dans lequel il est apparu a été publiée il y a trente ans en trois parties dans la revue socialiste américaine "The New International"

L'Afrique était alors un continent bien différent. Le colonialisme dans sa forme la plus traditionnelle héritée du 19ème siècle faisait encore la loi sur la plupart du continent. Ni l'interventionnisme américain, ni le soviétique n'étaient aussi importants qu'ils ne le sont maintenant bien qu'indubitablement les signes avant-coureurs étaient manifestes. La crise en Afrique du Sud était latente, l'apartheid n'en était qu'à son commencement, dans toute sa force et son arrogance. On plaçait de grands espoirs dans l'indépendance des nations considérée comme le moyen d'arriver à des sociétés libres, justes et prospères.

La transformation de libérateurs en oppresseurs, comme dans le cas de Sékou Touré en Guinée, le retour de la domination étrangère sous forme du néo-colonialisme, les guerres civiles d'indépendance comme celle imposée au peuple d'Erythrée depuis vingt-cinq ans, les famines provoquées par les hommes, la désunion politique causée par les manipulations des superpuissances - tout cela il y a trente ans faisait déjà partie de ces expériences .amères occultées par l'avenir.

Le mouvement ouvrier avait, dans l'ensemble de l'Afrique, 80mmencé à apparaître comme une force d'unification et de libération. C.'était alors, comme ça l'est encore maintenant, et malgré ses divisions, la seule entité universelle sur le continent, la seule capable de transcender les frontières nationales et, à cette époque, les sphères d'influence coloniales.

Cette étude se proposait d'informer les lecteurs américains sur cette entité naissante et d'étudier les racines d'un mouvement ouvrier qui était à cette époque pratiquement inconnu. L'article a été écrit d'un point de vue socialiste, c'est à dire en partant du point de vue que la classe ouvrière africaine est la seule force de libération authentique sur le continent, la seule capable d'amener une société libre, juste et acceptable, la seule aussi qui puisse résister à la nouvelle division de l'Afrique entre sphères d'influence soviétiques et américaines qui a vu le jour dans les années suivant la seconde guerre mondiale. Que les syndicats africains n'aient pas toujours, comme l'histoire l'a montré par la suite été suffisamment forts pour mener à bien leur programme d'indépendance et qu'ils aient eux-mêmes fréquemment succombé aux pressions des impérialismes rivaux n'enlève rien à la valeur de l'analyse et aux politiques qui en découlent. Aucun mouvement ouvrier au monde n'a été en mesure de réaliser ce qu'on en attendait aussi rapidement que l'aurait exigé la crise de la société ou les espérances de ses pionniers.

Nous rééditons cette étude afin d'aider à restaurer la mémoire historique du mouvement ouvrier africain et pour qu'elle serve de document d'appui dans le débat sur ses perspectives et stratégies à long terme.

____________________
<span style="font-size:smaller;">(1) La ISL était une organisation issue du trotskisme américain en 1940 par une scission qui portait principalement sur la nature de classe de l'URSS. Les trotskistes orthodoxes et Trotsky lui-même considéraient l'URSS comme un "état ouvrier dégénéré" qui devait néanmoins être défendu internationalement.  La ISL (Max Shachtman, Joe Carter, Hal Draper) considérait par contre que l'URSS représentait une nouvelle société de classe, imprévue dans l'histoire, et violemment anti-ouvrière, le "collectivisme bureaucratique". Le mouvement ouvrier devait par conséquent se battre sur deux fronts, en constituant un Troisième Camp, qui devait être celui de la classe ouvrière mondiale, contre les deux blocs de la guerre froide. La ISL s'est dissoute en 1958 et la plupart de ses membres ont adhéré au Parti socialiste des Etats-Unis, une minorité de gauche (Hal Draper, Julius et Phyllis Jacobson) est restée indépendante. Le mouvement de la gauche syndicale autour de <em>Labor Notes</em>. et la revue <em>New Politics</em> sont les expressions actuelles de cette tradition.</span>

<a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu.html">introduction</a> - <a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu_1.html">1ère partie</a> - <a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu_2.html">2ème partie</a> - <a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu_3.html">3ème partie</a>]]>
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   <title>Le mouvement ouvrier en Afrique tropicale - 1ère partie</title>
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   <published>2011-04-09T15:25:51Z</published>
   <updated>2011-04-09T16:44:48Z</updated>
   
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      Les modifications des structures économiques en Afrique
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<strong>Introduction</strong>
Les changements ont été ces quelques dernières années rapides et fondamentaux dans les sociétés africaines. L'évolution générale est bien connue et irréversible: c'est le passage d'une société tribale à une société industrielle, d'une économie de subsistance à une économie de marché, d'un statut colonial à un statut de pays indépendant.

Le mouvement syndical africain est un produit de cette évolution. Il est devenu aujourd'hui de plus en plus un acteur, une force prépondérante et unificatrice dans la bataille pour l'émancipation de l'Afrique.

Le mouvement syndical a émergé dans le même temps où le colonialisme européen déclinait en Asie et en Amérique latine; il a atteint sa maturité tandis que le colonialisme européen soutenu par la puissance économique et militaire des Etats-Unis prépare son ultime représentation sur le continent africain.

Le colonialisme européen est une réalité concrète en Afrique. La Russie et la Chine sont des mythes lointains. Les staliniens tentent de jouer de cette situation pour étendre leur influence sur de nouvelles parties du nationalisme africain et du mouvement syndical de ce continent. Ils cherchent à utiliser les masses africaines comme pions dans une bataille qui n'est pas la leur: au gré des changements dans la politique étrangère de l'Union Soviétique, les luttes seront paralysées ou détournées en aventures désastreuses.

L'Afrique est maintenant un enjeu dans la lutte d'influence que se livrent les Etats-Unis et la Russie. Son avenir dépend du degré de capacité du peuple africain à défendre ses propres intérêts face à ces deux puissances. En bref, son avenir dépend de ses luttes d'indépendance, de ses luttes pour le contrôle de l'administration et de l'économie du continent. Encore une fois, le succès de ces luttes est fonction de leur conduite par les propres organisations et dirigeants africains utilisant leurs propres méthodes et leurs propres idées.

Aujourd'hui, le poids de cette lutte repose pour l'essentiel sur la classe ouvrière africaine. Cette cause est la cause de tous les socialistes et de tous les démocrates.

Pour terminer, il est au moins aussi important de connaître ses alliés que ses ennemis. Nous espérons que les observations qui suivent portant sur la formation et l'émergence de la classe ouvrière africaine sur son organisation en mouvement politique et social, ainsi que sur son intervention dans les politiques d'indépendance en Afrique, serviront cet objectif.*
<span style="font-size:smaller">* Cette étude n'inclut pas l'Afrique entière. Elle ne comprend pas l'Afrique du Nord et le Soudan, distincts du reste du continent par leur culture, leur langue et leur histoire. Les problèmes ,de ces pays sont plus similaires à ceux des pays du Moyen Orient, et sont aussi mieux connus. A l'autre bout de l'Afrique, l'Union sud-africaine représente aussi un cas particulier qu'on ne peut comparer aux autres pays d'Afrique australe. Néanmoins, on ne peut guère comprendre les problèmes du mouvement syndical en Rhodésie du Sud, par exemple, sans les rapporter aux problèmes identiques existant en Afrique du Sud. C'est pourquoi on a pris en compte ici le mouvement syndical d'Afrique du Sud, dans la mesure où son histoire et sa situation actuelle permet de comprendre le mouvement syndical dans les autres pays africains.</span>

<strong>L’économie</strong>
La société africaine est le produit de l'économie africaine. Comprendre la société, c'est d'abord rappeler quelques éléments économiques de base.

En Afrique tropicale, l'économie est de type colonial, organisée de façon à produire un profit maximum dans un minimum de temps. Le taux de profit étant lié au montant du capital circulant, les entreprises qui font le plus de profits dans les régions moins développées sont celles qui reposent presque exclusivement sur l'exploitation des travailleurs.

Dans un pays à faible population et techniquement peu développé, trop faible donc pour résister aux conquérants, ce principe a amené le triomphe d'une économie basée sur la vente par les pays colonisés de ses matières premières et de sa force de travail et l'achat en échange de produits finis. Ils sont ainsi indéfiniment maintenus dans une situation de retard technologique et de bas niveau de vie.

C'est pourquoi les grandes sociétés capitalistes qui ont bâti l'économie africaine d'aujourd'hui ont investi dans ces activités qui ne demandaient que peu, voire pas de matériel, comme par exemple la commercialisation de produits agricoles, du bois, etc. ou qui nécessitaient un équipement très minime en comparaison des résultats comme l'exploitation de mines. Pour sortir la richesse du pays, il fallait des moyens de communication: trains, routes et ports. *
<span style="font-size:smaller">* Les sociétés commerciales n'avaient pas pour objectif d'équiper le continent mais de l'exploiter au meilleur coût pour elles. Aussi, ces moyens de communication ont toujours été inadaptés au développement économique. La plupart du temps, le matériel roulant est vétuste, les routes ne sont que des chemins, il n'y a pas de ponts mais des bacs, les ports sont embouteillés. De temps en temps, les gouvernements coloniaux annoncent "des plans de développement pour les territoires d'outre-mer" qui sont la plupart du temps des plans de modernisation des moyens de communications. Appliquant le principe consacré de la' "socialisation" des dépenses et de la "privatisation" des profits, les grandes sociétés commerciales et minières qui sont propriétaires de l'Afrique ont obtenu des gouvernements qu'ils financent la modernisation des moyens par lesquels ils pillent le continent. A cet égard, le plan français d'investissements gouvernementaux (FIDES) ou le "plan économique de développement" du gouvernement portugais sont typiques. Pour connaître plus en détail ces différents plans, lire: de A.L. Dumaine "La signification réelle du second plan d'équipement et de modernisation des territoires d'Outre-mer" dans la Présence Africaine avril-juillet 1955; de Marcel Willems" Un bilan de la colonisation française: l'économie de l'Afrique noire" dans Les Temps Modernes, avril 1955; et "Un plan de développement des colonies portugaises" dans Présence africaine, août-septembre 1955.</span>

Les trains, les ports et à long terme, les mines avaient besoin d'une main d'oeuvre stable pour être rentables: les cheminots, les dockers et plus tard les mineurs sont devenus le noyau stable de la classe ouvrière africaine.

Pour les plantations, il fallait avant tout du terrain. Ce terrain, les sociétés l'ont acquis en chassant les tribus africaines qui l'habitaient. Il fallait aussi un large volant de travailleurs saisonniers; on les a trouvés parmi les paysans déracinés et les membres des tribus dont on avait pris la terre, ou qui ne pouvaient plus tirer leur subsistance uniquement de l'exploitation de leur propre terre. Lorsqu'on ne trouvait pas suffisamment de travailleurs volontaires, on avait recours à la force. Des routes, des voies de chemin de fer et des ports ont été construits par une main d'oeuvre recrutée de force, à un prix exorbitant du point de vue des vies humaines et de la désorganisation aggravée de l'agriculture africaine.

Alors, une autre catégorie de travailleurs est apparue: une masse instable et inorganisée de prolétaires sans qualifications, peuplades "détribalisées", c'est-à-dire arrachées à leur façon de vivre coutumière sans être "urbanisées".

Ce système de la "main d'oeuvre bon marché" a entraîné plusieurs conséquences importantes: tout d'abord, un développement énorme de l'émigration des travailleurs. Plus de 100'000 hommes, femmes et enfants émigrent chaque année du territoire belge du Ruanda-Urundi vers l'Ouganda et le Tanganyika. Environ 140'000 émigrent du Nyasaland vers la Rhodésie du Sud et l'Union sud-africaine. Environ 100'000 selon les chiffres officiels, mais en réalité environ 200'000 autres quittent la colonie portugaise du Mozambique pour aller également travailler en Rhodésie du Sud et en 'Afrique du Sud. Plus de 130'000 travailleurs émigrent de la Côte de l'Or vers les territoires voisins sous domination britannique ou française.

Et il ne s'agit là que des courants migratoires les plus importants. Il y a aussi des migrations saisonnières entres les différents territoires dont le volume est difficile à déterminer. En Afrique occidentale française par exemple, de tels courants existent entre les territoires de l'intérieur (Soudan français, Niger, Haute Volta) et les zones côtières (Sénégal, Dahomey, Togo, Côte d'Ivoire).

Ce système de migration de la main d'oeuvre a cependant des conséquences désastreuses sur l'économie. En premier lieu, il est impossible à un travailleur migrant d'acquérir une qualification et une compétence du fait des conditions de travail et de vie. Il doit franchir quelquefois des centaines de kilomètres, souvent avec sa famille, exposé aux maladies et soumis à de dures épreuves. Son salaire est très bas car, en état d'extrême nécessité, il n'est pas en position de négocier avec son employeur. Il espère qu'une agriculture vivrière lui permettra de combler le trou entre son salaire et ce qu'il lui faut pour survivre avec sa famille; l'employeur le sait, et détermine les salaires en considérant qu'ils n'ont pas pour objectif en eux-mêmes d'assurer la subsistance d'une être humain. De plus, si le travailleur immigré travaille dans les plantations, son emploi est généralement saisonnier et ne dure jamais assez longtemps pour lui permettre d'acquérir une certaine qualification. Les lois sociales quand elles existent sont pratiquement impossibles à faire appliquer pour une masse de travailleurs non fixe - il en est de même pour les syndicats.

Enfin, le système de l'émigration de la main d'oeuvre tend à contribuer par son existence même à la destruction aggravée de l'économie de subsistance.

Si des familles entières partent chercher du travail et de la nourriture dans d'autres régions, cela peut entraîner la dépopulation de zones entières; si les hommes seuls émigrent, le travail éreintant d'agriculture vivrière est laissé aux seuls femmes. "De ce fait, ceux qui restent souffrent dans leurs corps, mais de plus l'agriculture africaine originelle et la vie tribale sont mises à mal. Des méthodes de culture primaires résultant de l'absence des plus forts et des plus qualifiés . peuvent amener une diminution des récoltes et la difficulté des populations à produire des aliments est de nature à réduire le niveau de vie dans le secteur de subsistance. C'est ainsi que le besoin de plantations . peut aller à l'encontre de la production vivrière". *
<span style="font-size:smaller">* Un rapport intéressant sur le mécanisme de migration de main d'oeuvre en Afrique orientale britannique mêlant à des sous évaluations de bon ton une franchise inhabituelle, peut être lu dans le rapport du Major Orde Browne au Ministère des Colonies britannique:
"L'émigration (du Ruanda-Urundi) est d'une nature quelque peu complexe. Les indigènes concernés habitent une région qui, bien que fertile, productive et salubre, porte cependant une population tellement dense que le risque de famine est constant. De plus, bien maigres sont les ressources locales qui permettraient de gagner les modiques sommes permettant d'acheter les produits importés les plus évidemment désirables. Les causes de la migration ne résident donc pas seulement dans un désir d'obtenir les salaires plus élevés versés en territoire britannique mais aussi fréquemment dans l'espoir d'être mieux nourris que dans leurs pays. La destination évidente et traditionnelle de ces émigrés est l'Ouganda, où les propriétaires des très vastes plantations sont bien heureux d'employer ces étrangers errants et leur offrent peu d'argent mais des conditions attrayantes, un emploi facile et de la nourriture en quantité. On en est arrivé à un tel stade que l'Ouganda aurait de sérieuses difficultés si le flux normal d'immigration venait à s’interrompre. Au Tanganyika, les origines des flux migratoires sont plus récentes, mais là aussi le problème de la nourriture l'a emporté sur la question des salaires. Il y a eu dans le passé des crises graves où l'on a vu un flot d'immigrés malades et à moitié morts de faim mettre soudainement à mal les ressources du territoire. Il y a néanmoins une tendance récente à faire en sorte d'utiliser cette source de main d'oeuvre, et la situation évolue tout à fait dans ce sens en Ouganda. Au Kenya, le problème n'a pas vu le jour jusqu'ici."
Si l'on se souvient que 40'000 personnes sont mortes de faim en 1944 au Ruanda-Urundi, on peut résumer en bon français ce rapport de la façon suivante: les économies de l'Ouganda et du Tanganyika dépendent de l'état permanent de malnutrition à la limite de la famine qui règne au Ruanda-Urundi.</span>

Autre conséquence connexe du système de "main d'oeuvre à bon marché", l'instabilité des ouvriers dans les villes. Georges Padmore donne une description de la société africaine en Gambie au début des années 1930 qui montre le prolétariat urbain à- sa naissance. Il écrit: "Il n'existe guère en Gambie un prolétariat industriel au sens moderne du mot. La plupart de ces prétendus ouvriers sont des paysans sans terre plus que des prolétaires.

Les autres plantent des arachides, s'entassent dans la "Colonie" pour mendier des petits travaux jusqu'à la récolte et s'en retournent alors dans leurs fermes dans le "Protectorat". Autant dire qu'ils sont semi prolétaires avec un pied en campagne et un autre en ville mais avec une idéologie définitivement enracinée dans la vie rurale…A part cette catégorie de travailleurs urbains, il existe une classe peu nombreuse d'artisans qualifiés. Ils se rapprochent de la définition du prolétariat moderne. Ils sont surtout employés par le Ministère des travaux publics et par les sociétés commerciales. La construction navale pour le commerce par le fleuve Gambie est assuré le long des quais de Bathurst par des constructeurs de navire indigènes. Certains sont indépendants, d'autres salariés de sociétés et de commerçants privés la plupart du temps syriens. On ne manque jamais de main d'oeuvre dans la Colonie car en plus des centaines d'hommes désoeuvrés toujours disponibles, les employeurs privés mais aussi l'administration embauchent les femmes et les enfants. Ils sont encore meilleur marché que les chômeurs."

D'une certaine manière, ce type de situation existe encore aujourd'hui. Ne généralisons pas pour l'ensemble de l'Afrique tropicale, les territoires ne se sont pas tous développés à la même cadence. Certains territoires arrivent aujourd'hui à un stade de développement économique que d'autres ont atteint il y a vingt ans. Ce qui n'est plus vrai aujourd'hui en Gambie peut l'être encore en Afrique équatoriale française ou au Mozambique.

Une étude sociologique a été entreprise en 1949 par l'université du Natal sur les travailleurs africains de l'usine de caoutchouc Dunlop de Durban. Elle a montré entre autres que 93% de ces travailleurs étaient encore propriétaires de terres dans les réserves et que seulement 4,8% avaient leur famille vivant avec eux dans une zone urbaine depuis trois ans au moins. Ici aussi, dans une des parties les plus avancées du continent, on trouve des travailleurs "avec un pied en ville et un pied à la campagne".

Le fait de pouvoir compter sur un morceau de terre permettant d'assurer la subsistance n'est pas non plus pour rien dans le taux de renouvellement ,des emplois industriels extrêmement élevé. Une analyse portant sur environ 7500 postes assurés par 2200 personnes à Durban entre 1917 et 1942 a montré que 50% des travailleurs restaient moins de 6 mois, 68% moins d'un an et que 5% seulement restaient plus de 3 ans. L'étude a toutefois montré qu'à Dunlop, "plus le travailleur africain avait vécu l'emploi salarié et moins il le quittait."

Dans le cadre d'un système colonial se développant sans rencontrer de résistances, la révolution industrielle a eu un impact beaucoup plus destructeur du point de vue des valeurs sociales et des vies humaines en Afrique tropicale que n'importe où ailleurs. Nulle part ailleurs, la classe ouvrière n'était comme ici sans défense.*
<span style="font-size:smaller">* non seulement contre les mauvais traitements, les bas salaires, etc., mais aussi contre les licenciements massifs qui se sont produits durant les dépressions. Les exploitations agricoles et minières, ces deux piliers de l'économie coloniale, sont particulièrement sensibles aux dépressions. Selon Padmore, l'emploi dans les mines et les plantations est tombé en Rhodésie du Nord de 79'000 en 1931 à 40'000 en 1932, du fait de la crise de l'agriculture et des rationalisations et augmentations de cadence dans les mines de cuivre. Dans le même temps, la production a progressé :
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En Afrique du Sud-ouest, le nombre d'emplois dans les mines est de 7750 en 1930 à 1719 en 1932. A cette date, la masse salariale totale des 1719 Africains représentait 141 487 livres britanniques tandis que celle des 393 Européens également employés dans les mines se montait à 125 765 livres britanniques. Sur ce point, la situation n'a guère changé. En Rhodésie du Sud, le nombre d'emplois n'a pas diminué de 1931 à 1932 mais a au contraire augmenté de 35 à 36'000. La masse salariale des mineurs est toutefois passée de 624'000 à 571'000 livre britanniques. Au Congo belge, l'Union Minière du Haut Katanga employait en 1929 17 257.mineurs et 3758 en 1932.</span>

En Chine, au Japon ou en Inde, en Afrique du Nord et au Moyen Orient, il existait une classe importante d'artisans organisés en corporations souvent annonciatrices des syndicats. En Afrique tropicale, une telle classe n'existait pas sauf dans une certaine mesure en Afrique occidentale.* Il n'y avait aucune industrie comparable aux fonderies ou aux fabriques textiles qui existaient par exemple en Inde avant la conquête britannique.
<span style="font-size:smaller">* A.W. Pim écrit que les sociétés d'Afrique occidentale d'avant la conquête coloniale étaient "de type militaire mais toutes avec des industries bien installés, certaines considérablement développées sur le plan artistique, et montrant une activité commerciale intérieure non négligeable. "En Afrique orientale, la seule société du même type était le royaume du Buganda en Ouganda.</span>

Vers la fin des années 1930, la classe ouvrière africaine était composée d'un petit noyau de travailleurs des transports et des mines, ces derniers pour la ‘plupart migrants; d'une masse de paysans soumis au travail forcé dans les plantations ou les travaux publics, ou produisant dans des conditions proches du servage des récoltes destinées à la vente pour le compte de sociétés commerciales; et finalement une masse de paysans sans terre migrants. A part une faible minorité, tous étaient sans qualification.

La deuxième guerre mondiale a modifié cet état de fait dans les régions les plus évoluées. D'abord, elle a sorti l'économie coloniale de la dépression. Les matières premières stratégiques ont connu un boom; on a dû développer les activités industrielles dans certains secteurs, après la perte de l'industrie européenne et les difficultés de communication avec le reste du monde.**
<span style="font-size:smaller">** Les échanges internes en Afrique représentaient en 1938 7,7% du volume total des exportations; en 1948, du fait de la guerre, ce pourcentage était monté à 13%. (Naville, "Structure de l'industrie et du commerce" dans Présence Africaine,13).</span>

L'Afrique orientale et le Soudan sont devenus des bases guerrières. On trouvera ci-dessous des exemples du bond qu'a fait la production de charbon, d'électricité et de minerais dans certains territoires africains (les chiffres pour le charbon sont exprimés en millier de tonne, pour l'électricité en kilowatt/heure et pour les minerais (exportations autre que l'or) en millions de dollars américains):
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La seconde guerre mondiale a ainsi mis en marche en Afrique tropicale un processus qui avait t seulement vu le jour en Union Sud Africaine pendant la première guerre. Une croissance industrielle rapide a transformé les structures sociales du Congo Belge, des Rhodésies
et dans une moindre mesure des territoires britanniques d'Afrique orientale et occidentale. Une classe ouvrière environ deux fois plus importante qu'avant la guerre s'est developpée.*
<span style="font-size:smaller">* L'augmentation de la population urbaine africaine est une autre indication frappante du développement simultané de l'industrie et du prolétariat urbain. En 1940, Léopoldville, capital du Congo Belge, comptait environ 45'000 habitants africains; elle en comptait en 1945 presque 250'000. La population africaine d'Elisabethville est passée de 8301 en 1940 à 33 496 en 1948 Brazzaville, Dakar et d'autres pays ont grandi au même rythme.</span>

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Mais plus important encore que la croissance numérique fut le changement qualitatif qui se produisit au sein de la classe ouvrière.

Les activités industrielles et minières ne pouvaient être assurées de façon rentable sur une grande échelle par une main d'oeuvre migrante et instable, incapable par définition de travail soutenu et d'acquisition de connais3ances. Même dans les plantations, on a estimé que les cultures commerciales ne pouvaient être exploitées de façon profitable avec des travailleurs migrants.

Qui plus est, la vie tribale avait été tellement désorganisée par les migrations que la dépopulation guettait certaines régions, au point de diminuer sérieusement la production alimentaire. Cela chassait alors plus encore de personnes de l'agriculture vivrière et les forçait à tenter de trouver ailleurs leur subsistance. Au Nyasaland par exemple, la migration saisonnière avait pris de telles proportions que le gouvernement dût promulguer en 1948 une loi créant une saison interdite à l'émigration, entre Novembre et Février, afin d'être sûr que les semences pour la consommation locale et pour l'exportation soient plantées.

Aussi les grandes sociétés d'Afrique tropicale commencèrent-elles à fixer leur main d'oeuvre près de leur lieu de travail en mettant à leur disposition certains moyens qui n'existaient pas auparavant (logement relativement décent, accès plus facile aux emplois qualifiés, etc.) C'est cette politique qu'ont suivi Firestone au Liberia, Unilever en Afrique occidentale et surtout l'Union Minière du Haut Katanga au Congo Belge. En 1925, alors que la migration de main d'oeuvre prévalait au Congo Belge, l'Union Minière employait 13 849 travailleurs africains qui étaient accompagnés de 2507 femmes et 779 enfants. En 1952, la société avait construit des villages miniers qui hébergeaient 18 465 hommes, 14 647 femmes et environ 28'000 enfants. Comme le di t Basil Davidson, "tandis que les populations rurales du bassin central du Congo décroissent et menacent de disparaître, l'industrie moderne a créé ici dans ce Katanga aride une population urbaine entièrement nouvelle."

En 1952, on a constaté qu'environ la moitié des 20'000 Africains employés par l'Union Minière étaient employés sur une base permanente par la société depuis la ans, et que 3566 l'étaient depuis plus de 16 ans.

L'emploi de main d'oeuvre migrante dans les mines sur une grande échelle n'existe plus aujourd'hui que dans la région Sud africaine. Dans les mines de cuivre de Rhodésie du Sud existe un système intermédiaire. Une grande partie des mineurs africains sont logés- aux environs des mines mais certains immigrent encore du Nyasaland et du Mozambique.
Ordre Browne faisait remarquer en 1946: "On constate cependant dans tous les cas que l'employeur est un grand groupe minier; il ne fait pas de doute que le grand nombre de personnel requis et le capital disponible considérable jouent un rôle dans la politique plus sociale de ces importantes entreprises."

Voilà les facteurs qui, à la base, ont façonné l'économie africaine, la société africaine et la classe ouvrière africaine. L'économie est formée de trois secteurs d'inégale importance: un secteur tribal primitif d'agriculture vivrière; un secteur d'agriculture commerciale africaine, composé de petits paysans produisant pour le marché; et enfin le secteur commercial européen. En 1950, 60% de la population mâle adulte totale était dans l'agriculture vivrière, 18% dans le secteur d'agriculture commerciale et 13% étaient des salariés employés en dehors du cadre de l'économie rurale indigène. La tendance est néanmoins à une expansion des deux derniers secteurs aux dépens du premier. Une bonne partie de la population abandonne l'agriculture vivrière pour pouvoir acheter des biens de consommation et aussi parce que l'agriculture vivrière ne peut plus satisfaire les besoins d'une population en augmentation.
Beaucoup de paysans quittent aussi le secteur de l'agriculture commerciale pour échapper aux brutalités et à l'état de servage dans lequel les tiennent les grandes sociétés. Ils deviennent alors des travailleurs migrants.

Le pourcentage de population produisant pour le marché est plus important au Congo Belge où l'industrie est développée, et en Côte de l'Or où domine dans le secteur agricole la culture du cacao. Ce pourcentage est plus faible en Afrique Occidentale Française. Un tiers de la population salariée est employée dans le secteur agricole. On peut . encore définir une grande partie de la classe ouvrière africaine par les caractéristiques suivantes: une très nombreuse main d'oeuvre migrante, une population africaine urbaine instable et un taux élevé de renouvellement.

Les seuls territoires au sud du Sahara où existe de façon significative une industrie lourde et où par conséquence existe une classe ouvrière industrielle autre que les mineurs et les cheminots, sont la Rhodésie du Sud, le Congo belge et l'Union Sud Africaine.*
<span style="font-size:smaller">* En 1948, le gouvernement de Rhodésie du Sud a construit à Que Que une aciérie qui produisait en 1953 36'000 tonnes de saumon de fonte et 25'000 tonnes d'acier. On y a ajouté en 1954 une petit fourneau et un autre à foyer ouvert. On s'attend à une progression de la production de saumon de fonte jusqu'à 80'000 tonnes par an et d'acier jusqu'à 65'000 tonnes. Est apparue aussi une petite industrie manufacturière: tubes d'acier à Que Que, machines-outils à Salisbury, etc. Le degré relatif de développement industriel des principales régions d'Afrique tropicale peut être mesuré en grande partie par la consommation d'acier brut (en milliers de tonnes) et d'énergie (en équivalent de milliers de tonnes de charbon par tête). En 1953, les chiffres étaient les suivants:</span>
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Si l'on imagine la société africaine comme une pyramide, les trois secteurs décrits ci-dessus se superposent: le secteur de l'agriculture vivrière forme la base; au dessus, une petite pointe représentant les travailleurs salariés permanents et au sommet, une partie encore plus petite représentant les travailleurs permanents dans l'industrie. Il n'existe guère de bourgeoisie africaine, à part en Côte de l'Or, au Nigeria et en Côte d'Ivoire, où elle est composée de la couche supérieure de la classe paysanne indigène.

<strong>La classe ouvrière</strong>
Tournons nous maintenant vers les statistiques pour examiner plus attentivement la classe ouvrière africaine, sa force numérique, sa nature et sa composition.

Avant d'aller plus loin, cependant, il es nécessaire de faire une remarque sur les statistiques concernant l'Afrique. A peu près toutes les statistiques fondamentales, y compris celles concernant le monde du travail, ne sont pas fiables et doivent être considérées au mieux comme des approximations et au pire comme des tentatives délibérées de cacher la réalité. Au contraire des statistiques sur les importations et les exportations qui sont toujours très complètes et justes, les chiffres de recensement et les statistiques essentielles sont souvent très hasardeuses car basées généralement sur la méthode des échantillons ou même sur des méthodes encore plus approximatives. Les statistiques concernant le monde du travail ne sont apparues que récemment, sous la pression du mouvement syndical en Afrique et dans une certaine mesure des démocrates à l'extérieur: à ce jour, le rapport des puissances coloniales aux Nations-Unies reste la source de données la plus complète.

Chaque territoire publie ses propres chiffres et établit des catégories selon ses propres critères, souvent différents des critères utilisés par d'autres gouvernements. Le gouvernement français, par exemple, espérant dissimuler son échec dans le développement de ses colonies, a gonflé la catégorie "industrie" en ajoutant aux travailleurs des manufactures ceux de la construction et des travaux publics. Selon une estimation, sur les 140'000 travailleurs classés en 1951 sous "industrie" pour l'ensemble de l'Afrique française (Madagascar exclu), pas plus de 30'000 ne travaillaient réellement dans des manufactures, c'est à dire dans l'industrie même. Ce n'est pas une mince nuance si l'on sait que la grande majorité des salariés des "travaux publics" et de la "construction" sont des travailleurs sans spécialité, souvent temporaires.

Certains gouvernements classent le traitement de produits agricoles (l'égrenage du coton, le pressage de l'huile etc.) sous "agriculture", d'autres sous "industrie", gonflant ainsi une fois encore cette dernière catégorie, bien que la plupart du traitement soit effectué sur les plantations et soit intimement lié à la vie rurale. Dans ce domaine comme dans d'autres, il semble que les statistiques britanniques soient plus fiables que les autres.

Une autre pratique trompeuse du gouvernement français est de classifier sous "administration" les personnes qui sont obligées par les administrations locales d'effectuer ce qui ressort du travail forcé, comme la construction et la réparation de routes, etc. Le gouvernement français incluait dans une statistique de -1951'145'000 travailleurs sous "administration et services publies" pour l'ensemble de l'Afrique française, alors qu'on estimait que le travail forcé représentait 2/3 de ce chiffre.

Nous n'avons pas dans notre présentation séparé la construction, les travaux publics et l'industrie pour plus de commodité. D'une manière générale, le secteur "construction et travaux publics" est beaucoup plus important en Afrique Equatoriale Française, au Nyasaland, en Ouganda et en Côte de l'Or. Le contraire n'est vrai qu'au Congo Belge, en Rhodésie du Sud et à Madagascar, bien que pour ce dernier les statistiques soient sujettes à caution. Ci dessous figurent trois exemples:
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Nous avons tenté d'isoler les fonctionnaires sous la catégorie "administration". Lorsque cela n'était pas possible, ils sont classés sous "Divers". Le seul chiffre qui n'ait pas été changé est celui concernant le Cameroun français; on peut estimer sans risque d'erreur qu'au plus un quart des 35 400 classés sous "administration" sont fonctionnaires.

La catégorie "agriculture" comprend la pêche, .l'élevage et pour les territoires britanniques les industries de traitement des produits agricoles. Le secteur "Mines" comprend aussi l'exploitation de carrières. Dans "Divers", on a mis tout ce qui ne pouvait être classé ailleurs: les cols blancs de l'industrie et du commerce privés, les vendeurs de magasins, les enseignants, les employés de maison, les serveurs de restaurants, etc. ainsi que d'autres catégories qu'il était impossible d'isoler (Rhodésie du Sud, Congo Belge, Afrique Occidentale Française). Les statistiques sont incomplètes pour les Somalies, la Sierra Leone et les Camerouns britanniques mais comprennent néanmoins la majorité des travailleurs salariés de ces territoires.

La proportion élevée de salariés dans les deux Rhodésies reflète le degré relativement important d'industrialisation de ces territoires, comme nous l'avons vu auparavant. On n'a pas pris en compte la Gambie car aucune donnée n'était disponible à part le nombre total de salariés. Ce nombre était de 3062 en 1952, soit 1,1% de la population totale de 291 593 personnes.

Il a fallu aussi laisser de côté certains autres pays pour lesquels aucune donnée correcte n'était disponible. C'est en particulier le cas de l'Ethiopie qui publie de nombreux chiffres sur son commerce extérieur mais pratiquement rien sur sa population. Pour trouver une estimation valable de la classe ouvrière de ce pays, il faut remonter aux statistiques du gouvernement fasciste dans la période d'occupation italienne. Elles indiquaient pour 1937 un total de 54 400 travailleurs non italiens et 89'000 pour 1939. Le seul chiffre actuel disponible est celui du nombre de travailleurs employés dans l'industrie (conserveries, scieries, ateliers de réparation, imprimeries, briqueteries, etc.). Ce chiffre était de 8552 en 1951. Le secteur industriel le plus répandu semble être la menuiserie avec 12 entreprises employant 1215 travailleurs. La plus importante concentration de travailleurs se trouve dans une filature de coton à Dire-Dawa où travaillent 1070 personnes. En 1952, 4077 personnes, dont certaines en Somalie française et en Ethiopie, étaient employées par le chemin de fer franco-éthiopien. Ethiopian Air Lines, compagnie aérienne filiale de TWA, occupait en 1950 241 travailleurs. (Guide sur l'Ethiopie, Chambre de Commerce, Addis Abeba, 1954).

En sus de ces travailleurs de l'industrie, il y a aussi un bon nombre de travailleurs agricoles des plantations de café et de coton pour lesquels aucun chiffre n'est disponible. C'est aussi le cas pour quelques travailleurs du pétrole dans l'Ogaden, où les compagnies américaines ont commencé à forer récemment, et pour un certain nombre de dockers à Massawa et Assab. Le journal de propagande officielle New Times and Ethiopia News ne nous apprend rien, sinon que "il existe une nombreuse main d'oeuvre disponible à des salaires bien inférieurs aux salaires européens et nord-américaines. Le travailleur éthiopien est intelligent, aimable, désireux d'apprendre, et c'est un travailleur acharné." (26 mars 1955).

Les chiffres concernant le Libéria sont presque aussi difficiles à obtenir. La plus grande entreprise -et de loin- est la plantation de caoutchouc de Firestone (environ 2000 km2) qui emploie entre 25'000 et 30'000 travailleurs. Les autres principales concentrations de travailleurs se situent semble-t-il, à la nouvelle' mine de fer de Boomi-Hills (environ 400 travailleurs) qui est propriété de US Steel, et au port de Monrovia.

Les colonies portugaises de l'Angola, du Mozambique et de Guinée publient des statistiques mais peu nombreuses et incomplètes.

Pour l'Angola, des estimations dignes de foi donnent un chiffre total qui varie entre environ 400'000 travailleurs (300'000 travailleurs "libres" et 100'000 soumis au travail forcé) et 779'000 (400'000 travailleurs libres et 379'000 soumis au travail forcé). Des sources officielles ont admis qu'il Y avait en 1949 101 994 personnes soumises au travail forcé. Selon David Davidson, la différence est minime dans les terres entre travail forcé et travail "libre", alors que la différence commence à être perceptible sur la côte. On sait également que 17 402 personnes travaillent dans les mines en 1949.

On en sait encore moins sur le Mozambique. Les chiffres concernant la population indigène économiquement active en 1940 donnent une idée approximative. La population indigène totale est de 5 millions de personnes environ, dont 2 280 555 vivent "sur la terre", c'est à dire sont agriculteurs, 104 415 quittent le pays pour trouver du travail ailleurs (Union Sud Africaine, Rhodésie du Sud). Ce chiffre d'ailleurs était probablement sous-estimé de 50'000 environ en 1940. Le reste se divise comme suit:
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Ces chiffres comprennent les salariés et les employeurs, mais on peut raisonnablement penser que les premiers représentent une grande majorité particulièrement parmi la population indigène. Il est .possible toutefois que cela ne soit pas vrai dans le commerce, comptabilisé sous "divers ». Les chiffres étaient les suivants pour le nombre de salariés en 1952:
<img alt="tbl-moac01-12b.jpg" src="http://www.globallabour.info/fr/moac/tbl-moac01-12b.jpg" width="321" height="58" />

Sous "Industrie manufacturière", on inclut les matériaux de construction, l'alimentaire, le textile, le cuir, l'industrie chimique et la production d'énergie. L'immense majorité.des travailleurs ci-dessus sont africains, une poignée seulement européens et asiens.
Classification des travailleurs salariés des principaux territoires d’Afrique tropicale (travailleurs africains uniquement). Voir sources à la fin de l’article.
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On trouve aussi des cheminots et des dockers à Beira et à Lourenço Marques, les deux ouvertures de la Rhodésie vers la mer. On n'a aucune statistique quant à leur nombre. Quant au travail forcé, rien n'a été publié sur ce point depuis 1928. En 1927, le nombre des personnes soumises au travail forcé était de 143 128 et en 1928 de 207 233.

Les territoires inclus dans le tableau ont une population globale de 91'596'000 personnes soit approximativement 80% de la population totale d'Afrique tropicale. Les travailleurs salariés représentent environ 5% de la population, soit 4,5 millions de personnes.

Un quart de ces salariés travaillent dans les manufactures, les mines ou les chemins de fer. Comme nous l'avons vu, quand on parle de manufactures, on entend presque toujours une industrie légère. L'industrie lourde n'existe guère ailleurs qu'en Rhodésie du Sud et au Congo Belge.

Un tiers des salariés est composé de travailleurs agricoles, le groupe le plus important en soi. Le reste se répartit dans plusieurs activités différentes. En terme de conscience et d'organisation de classe, le poids le plus important est exercé par les fonctionnaires dans les territoires sous domination française et par les travailleurs du commerce dans les territoires britanniques.

La grande majorité de ces travailleurs 	est sans qualification, comme en témoignent les chiffres ci-dessous:
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Sur les plantations Firestone du Liberia, il y avait en 1947 une proportion de 22'000 manoeuvres pour 2500 travailleurs qualifiés ou semi qualifiés. Même dans les entreprises industrielles modernes et hautement mécanises, les travailleurs non qualifiés sont souvent les plus nombreux. Les "chantiers navals et industriels du Congo Belge" de Léopoldville emploient 3284 travailleurs, dont 270 sont des ingénieurs et des employés administratifs, 450 des riveurs et 2215 des manoeuvres.

On devrait ajouter que plusieurs des travailleurs "qualifiés" sont en fait semi-qualifiés et que certains des "semi-qualifiés" sont plutôt, au moins dans les statistiques françaises, des travailleurs à peine spécialisés.

Les femmes et les enfants sont encore employés sur une grande échelle, souvent à des travaux pénibles. Il est caractéristique que le nombre d'enfants employés soit souvent plus élevé que le nombre de femmes. Au Tanganyika en 1949, 22775 femmes étaient. employées (dont Il 150 dans l'agriculture) contre 39 362 enfants et 411 851 hommes. Au Nyasaland, la proportion était de 4826 femmes pour 17 519 enfants et 72 347 hommes. Au Togo français, 1441 femmes, 2160 enfants et 17 468 hommes étaient employés en 1954.

Cette classe ouvrière peut paraître numériquement très faible mais son rôle est sans commune mesure avec son nombre, du fait de son organisation et de sa position stratégique dans l'économie.

Pour comparaison, rappelons qu'il n'y avait en Chine en 1937 que 2 millions de travailleurs dans l'industrie, c'est-à-dire 0,5% de la population totale. 33 En Russie, seulement 10% tiraient en 1913 leur subsistance d'un travail dans l'industrie, les mines et les transports. *
<span style="font-size:smaller">*" En 1930, trois ans après la révolution chinoise, il n'y avait que 800’000 travailleurs industriels en Chine (mineurs et cheminots exclus, mais y inclus certains artisans des villes).</span>

La prolétarisation s'étend bien au delà du n9yau propre des salariés. En Afrique occidentale française, en Afrique orientale britannique, en Afrique centrale et dans les colonies portugaises, les formes anciennes de la vie en tribu et paysanne disparaissent très rapidement à la cadence où continue la destruction de l'économie vivrière. Pierre Naville cite une personnalité qui déclare qu'en Afrique occidentale française, l'immense majorité des paysans line reste plus à l'abri du cadre des anciennes institutions sociales qui les protégeaient. Ils sont au contraire exposés, dans les village eux-mêmes, à des puissants facteurs qui les poussent à la prolétarisation comme des exigences de travail qu'ils ne peuvent pas remplir, "des nécessités de transport, l'émigration des jeunes ... "

<em>A.Giacometti</em>

<a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu.html">introduction</a> - <a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu_1.html">1ère partie</a> - <a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu_2.html">2ème partie</a> - <a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu_3.html">3ème partie</a>]]>
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   <title>Le mouvement ouvrier en Afrique tropicale - 2ème partie</title>
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   <published>2011-04-09T15:48:37Z</published>
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      L&apos;état du mouvement syndical (hiver 1957)
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L'exemple de la Chine en 1927 et de la Russie en 1917 montre qu'une classe ouvrière même numériquement faible peut jouer un rôle politique et social décisif. Elle en est capable dans la mesure où elle prend conscience qu'elle forme une communauté d'action indépendante qui a ses propres buts historiques nécessitant un travail politique et social spécifique.

L'histoire du syndicalisme africain, cette forme élémentaire de conscience de classe, nous indiquera à quel point ce processus est évolué en Afrique.

Le syndicalisme est apparu pour la première fois sur le continent africain en 1881, date de la fondation de la branche sud-africaine du syndicat Amalgamated Carpenters' and Joiners'Union, (charpentiers et menuisiers) avec deux sections locales, l'une à Durban et l'autre au Cap. Ce syndicat tout comme le South African Typographical Union (typographes) qui fut créé en 1888 étaient quasiment des syndicats britanniques. C'était aussi le cas des "Knights of Labor" (chevaliers du travail), organisation probablement fondée par des mineurs qui avaient travaillé aux Etats-Unis, connus pour avoir organisé une grève à Kimberley en 1884. Les travailleurs britanniques dominèrent le mouvement syndical sud-africain pendant longtemps, jusqu'aux grèves du Rand en 1907 et en particulier jusqu'aux grèves dans les mines et les chemins de fer en 1914, dans lesquelles les travailleurs d'origine afrikaaner jouèrent pour la première fois un rôle déterminant.

A la fin de la première guerre mondiale, une nouvelle vague de grèves emmenée par les socialistes déferla. En 1919, une grève de l'électricité et des tramways éti31t- décrétée à Johannesburg au cours de laquelle les travailleurs assurèrent le service des tramways eux-mêmes sous le contrôle d'un Bureau de contrôle qu'ils avaient mis en place à cet effet. La grève se termina sur une victoire totale. Un mois plus tard, les travailleurs municipaux de Durban prenaient le contrôle des bureaux de la ville et commençaient à exploiter les services eux-mêmes. Immédiatement, le conseil municipal de Durban arrivait à un accord satisfaisant les revendications des travailleurs.

L'apogée de cette période de lutte se situe en 1922 lors de la grève dans le Rand. C'est en quelque sorte le tournant de l'histoire du syndicalisme sud-africain. Cette grève avait été causée par une diminution des salaires par les compagnies minières et par le remplacement de 50'000 européens par autant de travailleurs africains payés dix fois moins. En janvier 1922, trente mille travailleurs européens se mirent en grève. Immédiatement, le gouvernement procéda à la mobilisation des troupes. Le 10 mars, la bataille eut lieu, et elle dura presque une semaine. Des dizaines de milliers d'hommes de troupe furent mobilisés. Fordsburg, une banlieue ouvrière, fut pilonnée par l'artillerie lourde. Après la répression, 18 des leaders furent condamnés à mort et quatre furent exécutés.

La grève fut un échec principalement parce qu'elle était limitée à une industrie, parce que les travailleurs africains n'y avaient pas été associés et parce qu'on n'avait pas tenté de mobiliser la population. Cet échec fut: "un désastre pour le développement du syndicalisme en Afrique du Sud. Les meilleurs hommes étaient soit disparus au cours de la lutte, soit sur une liste noire."

Après 1922, le mouvement syndical européen devint dans l'ensemble de plus en plus mou, particulièrement dans ses places fortes: les mines, les chemins de fer et l'acier. Finalement, le syndicat des mineurs s'est trouvé avec une direction corrompue et incompétente, ce qui a grandement facilité sa prise de contrôle en 1947 par le Parti Nationaliste. Les syndicats de cheminots qui avaient joué un rôle majeur dans le mouvement syndical des années 1920 déclinèrent jusqu'à devenir insignifiants. Les syndicats du fer et de l'acier tombèrent également entre les mains des nationalistes. Par contre les syndicats dès industries de transformation restaient très militants ornais. minoritaires. Le mouvement syndical européen dans son ensemble allait réviser son attitude et sa stratégie vis à vis de la collaboration de classe, devant la montée d'un mouvement syndical issu de travailleurs africains.

Comme en Asie, les premiers signes d'un syndicalisme africain en Afrique du Sud furent une conséquence de la première guerre mondiale qui favorisa le développement d'une industrie employant une main d'oeuvre africaine relativement stable. La première organisation syndicale africaine a vu le jour en 1919: c'était l'industrial and Commercial Workers'Union - fédération des travailleurs de l'industrie et du commerce - (ICU). Bien que ne figure dans ses statuts aucune condition préalable portant sur la couleur de la peau, elle ne fut composée presque que de travailleurs africains. Ce n'était pas seulement un syndicat mais aussi un •vaste mouvement de protestations des africains. Dès le départ, elle comprenait beaucoup de gens qui n'étaient pas des salariés. Elle montrait là un des traits typiques du syndicalisme africain: la liaison des revendications économiques et politiques, ce qui est inévitable dans une société où l'oppression économique et l'oppression politique sont si étroitement imbriquées. En dépit d'une très forte opposition gouvernementale, l'ICU devint rapidement une organisation de masse puissante. En 1925, elle avait des sections locales sans pratiquement toutes les régions d'Afrique du Sud et elle envoyait des recruteurs en Rhodésie du Sud - recruteurs qui étaient refoulés à la frontière. Il n'a jamais été tenu un compte précis de ses membres mais on estime qu'ils ont été jusqu'à 50'000.

L'ICU fut un précurseur du syndicalisme africain y compris dans ses faiblesses. Elle a souffert dès sa création de défauts fatals dans son organisation. C'était un mouvement de protestation vague et informe, combattant toutes les formes d'oppression; moitié syndicat, moitié parti. Ses dirigeants n'avaient pas l'expérience nécessaire pour faire face aux tâches qu'une telle structure devait affronter. Il n'y avait ni organes ou membres de l'exécutif régulièrement élus, ni programme clair, ni contrôle des finances - et ce dans un vaste mouvement composite se battant sur plusieurs fronts qui avait grand besoin d'une organisation stricte. Une scission se produisit en 1926; les démissions succédèrent aux expulsions, des contre-organisations virent le jour. En 1931, l'ICU était pratiquement morte.

Produit d'une scission de l'lCU, la South African Federation of NonEuropean Workers (fédération sud-africaine des travailleurs non-européens) a été fondée à Johannesburg. Elle fédérait surtout les travailleurs des industries secondaires (blanchisserie, habillement, fabrique de meubles, etc.). A son apogée, elle comprenait 12 syndicats regroupant 3'000 membres et paraissait pouvoir succéder à l'lCU comme première organisation du mouvement syndical africain. Cependant, peu après, elle disparaissait, victime de combats entre factions.
Avec la montée de l'ICU, les organisations syndicales avaient commencé à s'implanter chez les mineurs africains du Rand. En février 1920, 71'000 mineurs africains non syndiqués déclarèrent une grève spontanée mais très bien organisée, qui dura une semaine et fut écrasée par la persécution et la terreur policière. Plusieurs travailleurs furent tués.

Il existe aujourd'hui plus de 50 syndicats africains dans les industries secondaires et le commerce. Seul un petit nombre fonctionne correctement et ne progresse guère, forcés qu'ils sont de vivre dans des conditions . de semi-légalité, soumis aux tracasseries constantes du gouvernement et se voyant interdire par la loi de fonctionner comme des syndicats authentiques. Pendant et immédiatement après le guerre, les non-européens ont rejoint les syndicats en grand nombre (200'000 environ entre 1940 et 1945). Après 1945, les syndicats non-européens ont décliné.

Les hommes africains ne peuvent pas légalement appartenir à des syndicats enregistrés. Ils ont leurs propres organisations séparées qui n'ont pratiquement aucun droit de négociation collective ni de grève, sous peine de 3 ans de prison et d'une amende de 500 livres britanniques. Par un curieux oubli de la loi!_ les femmes ne sont pas incluses dans ces règlements répressifs et ont pu adhérer à des syndicats enregistrés, spécialement dans l'industrie du vêtement. En 1950, 75'000 femmes métis, indiennes et africaines appartenaient à des syndicats reconnus, affiliés à la South African Trades and Labor Council - SAT & LC. A cette époque, 20% des adhérents de SATLC étaient non européens. Le Western Provinces Council of Labor Unions, groupe local moins important, était composé de 80% de travailleurs de couleur.

E.S. Sachs décrit ainsi la position des travailleurs non-européens dans les syndicats à prédominance européenne: "quelques syndicats (à prédominance européenne) ont organisé des travailleurs indigènes du même secteur industriel dans des sections séparées. C'est une forme de coopération. Il y a aussi un certain nombre de syndicats indépendants indigènes dont certains sont affiliés au SATLC mais dans lesquels ils' n'ont que 'peu' ou pas d'influence. Il En 1949 existait un Council of Non-European Trade Unions affilié à la FSM. (Le SATLC ne s'est jamais affilié ni à la FSM ni à la CISL car cela aurait entrainé une cassure de l'organisation en deux parties).

La dernière grande grève des travailleurs africains a eu lieu dans le Rand en 1946: soixante mille mineurs se mirent en grève pour obtenir la reconnaissance de leur syndicat (African Mineworkers'Union - fédération africaine des mineurs - affiliée au CNETU) et une augmentation de salaires de la shillings par jour. Selon les chiffres officiels, la grévistes furent tués dans la répression et plusieurs centaines blessés.

Le syndicalisme n'a manifesté aucun signe d'activité parmi le million de travailleurs agricoles africain, sauf au Natal où une loi sur les relations sociales de 1937 a interdit les syndicats de travailleurs des plantations.

Le drame bien connu des syndicats sud-africains, c'est que la majorité des syndicats européens refusa dès le départ d'aider les travailleurs non européens à s'organiser.
Cette politique du mouvement syndical européen a eu des conséquences désastreuses pour l'ensemble du monde ouvrier - non seulement aujourd'hui où les syndicats des deux côtés sont en train de se faire anéantir séparément, mais dès l'origine. Lors de la grève dans le Rand en 1920, les mineurs africains non seulement ne reçurent aucune aide des syndicats mais durent affronter l'hostilité ouverte et le refus de faire grève des mineurs européens. "Deux ans plus tard, les mineurs européens payèrent cher cette politique stupide et rétrograde. Lorsqu'ils se mirent en grève, les travailleurs indigènes restèrent au travail et firent tourner la mine avec l'aide des cadres." Ce fut la première série de défaites que les syndicats européens durent subir à cause de leur politique.

A la naissance de l'ICU, la majorité des syndicats européens maintint son hostilité et refusa de la-. prendre au sérieux. Comme elle grandissait en force et en influence, le SATLC européen ne put continuer à l'ignorer mais, en dépit de pieuses déclarations, il n'accepta jamais de coopérer avec l'ICU sur un pied d'égalité. Le déclin rapide de l'ICU causé en partie par l'attitude hostile des syndicats européens délivra ceux-ci de la nécessité gênante d'avoir à prendre une position claire sur le sujet et de l'obligation d'aider à mettre sur pied un mouvement syndical africain qui aurait pu les aider à survivre.

Sous la pression du gouvernement nationaliste, le mouvement syndical divisé s'est désintégré à une vitesse surprenante.

En 1952, le mouvement syndical sud-africain était largement divisé en différentes factions: (1) le South African Trade and Labor Council, la plus représentative à cette époque des centrales nationales: elle comprenait à un extrême des syndicats favorables à la politique d'apartheid et à l'opposé des syndicats qui rejetaient toutes formes de ségrégation: (2) le South African Coordinating Council of Trade Unions, une organisation fasciste contrôlée par le Parti Nationaliste; il comprenait le syndicat des mineurs et celui des métallurgistes (21'000 membres en 1955): (3) le Western Provinces Council of Labor Unions, organisation indépendante limitée à la région du Cap. On ne voit pas bien les raisons pour lesquelles elle était indépendante du SATLC; (4) un groupe de syndicats indépendants qui avaient quitté le SATLC à cause du "préalable sur la couleur" mais n'avaient pas rejoint le SACCTU: il existe aujourd'hui une organisation similaire appelée South African Federation of Trade Unions (45'000 membres en 1955): (5) d'autres syndicats indépendants comme ceux des cheminots qui jouent un petit rôle (73'000 membres en 1955).

En 1954, le SATLC a été dissous après avoir progressivement perdu son influence et a été remplacé par le South Africain Trade Union Council (SATUC - 149'000 membres en 1955. La nouvelle centrale a annoncé son intention de "centrer son opposition sur la loi sur les relations sociales du gouvernement" qui vise à faire éclater les syndicats sur des bases raciales. Cependant, elle a aussi exprimé sa volonté d'accepter le principe de "l'apartheid", même dans ses propres rangs, faisant le choix d'une politique du "moindre mal" et se privant ainsi de la seule base efficace d'où elle aurait pu contrer les attaques du gouvernement.

En février 1955, le gouvernement a promulgué la loi sur les relations sociales en dépit de la forte protestation du mouvement syndical. Cette nouvelle loi divise les syndicats en obligeant ceux qui sont affiliés au parti socialiste d'Afrique du Sud à se désaffilier (principalement les travailleurs du vêtement et les ingénieurs).

C'est ainsi que la politique égoïste et à courte vue de la majorité des syndicats européens a laissé le mouvement syndical d'Afrique du Sud - et de Rhodésie du Sud - sans défense et sur la voie de la plus dangereuse forme de réaction qui ait jamais existé sur le continent africain.
Rappelons cependant, pour demeurer confiant dans l'avenir du syndicalisme sud-africain, qu’une minorité de travailleurs européens apporta sans discontinuer son soutien aux syndicats africains.

En 1915, la Ligue Internationale Socialiste, petit groupe de socialistes révolutionnaires qui avait quitté le Parti socialiste sud-africain sur la question de la guerre, expliqua pour la première fois aux travailleurs africains dans leur propre langue les principes de base du syndicalisme. Plus tard, le Parti Communiste, le mouvement trotskyste et certaines tendances du Parti socialiste maintinrent cette tradition d'internationalisme et de solidarité de classe. Quand l'lCU fut fondée, W.H. Andrew, fondateur de la Ligue Internationale Socialiste et plus tard du Parti communiste, fit tout son possible pour apporter une aide matérielle malgré les attaques dont il était l'objet de la part des dirigeants syndicalistes européens.

La Garment Workers'Union (fédération des travailleurs de l'habillement18 500 membres en 1953) était majoritairement composée de femmes afrikaaners qui ont toujours montré sur cette question comme sur d'autres un grand esprit militant et authentiquement socialiste. La ségrégation n'existait pas dans ses syndicats locaux et elle a aidé ces dernières années à la création de la South African Clothing Workers' Union (fédération des travailleurs de l'habillement d'Afrique du Sud), fédération composée principalement d'hommes africains auquel il est interdit par la loi, comme nous l'avons vu plus haut, d'appartenir à une structure européenne. Malheureusement, des fédérations du type de la Garment Workers'Union sont restées des exceptions dans le mouvement syndical européen.

Dans les autres pays d'Afrique tropicale, le syndicalisme a été lent à se développer avant la deuxième guerre mondiale. Le syndicalisme européen a pris de l'importance uniquement en Rhodésie - dans aucune autre partie du continent les travailleurs européens n'étaient suffisamment nombreux pour former la base d'un mouvement syndical significatif. Le développement des syndicats africains était entravé par les mêmes obstacles que ceux que rencontraient ses homologues en Afrique du Sud: une main d'oeuvre instable et migrante; une opposition acharnée de la part des autorités et des employés; le manque d'expérience dans le domaine du recrutement.

Il semble que la première fédération africaine ait été la fédération des cheminots en Sierra Leone, fondée en 1917, qui organisa une grève à Freetown en 1919.*
<span style="font-size:smaller;">* Une fédération des travailleurs .du tabac avait été fondée déjà en 1903 en Egypte.</span>
C'est le seul signe d'activité pendant 10 ans. Au début des années 1930, on a connaissance de quelques noyaux syndicaux en Sierra Leone, en Gambie, au Nigeria. En Rhodésie du Nord, les mineurs africains se mirent en grève en 1935 contre une augmentation de la capitation une revendication typiquement politique. La répression fit cinq morts. En 1940, les mineurs africains se mirent de nouveau en grève; cette fois, il y eut 17 tués et 65 blessés. On obligea ainsi les grévistes à reprendre le travail après quelques jours.

En 1932, le Trades and Labor Journal d'Afrique du Sud rapporta qu'une confédération syndicale appelée Southern Rhodesia Trades & Labor Council avait été formée sur l'exemple de la SAT & LC - c'était presque sûrement un organisme composé uniquement d'Européens.
A Madagascar, la CGT française (à l'époque, une organisation réformiste dirigée par Jouhaux) créait en 1937 des syndicats locaux pour les travailleurs tant français que malgaches qui en général étaient directement rattachés aux fédérations d'industrie françaises. La première fédération à être créée fut celle des fonctionnaires.

La CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens) emboîta le pas en fondant en 1938 l'Union des Syndicats Chrétiens de Madagascar, une organisation conservatrice complètement sous la coupe de l'Eglise catholique et sans danger pour quiconque hormis ses successeurs. Les autorités apportèrent leur soutien à cette campagne de syndicalisation afin de s'opposer à la progression de la CGT. Et de fait, en 1939, la CFTC revendiquait 13 200 membres dont 10 500 travailleurs agricoles, tandis que la CGT annonçait 997 membres dont 300 fonctionnaires.

Ces tentatives de syndicalisation, si faibles jusqu'alors, reçurent une vigoureuse impulsion pendant et immédiatement après la seconde guerre mondiale. Les syndicats se développèrent sur tout le continent. L'accélération de la production et de l'exploitation qui eût pour conséquence l'apparition de travailleurs salariés par milliers, l'affaiblissement du pouvoir colonial, tout cela créa les conditions d'une insurrection du mouvement ouvrier et nationaliste qui était bien souvent identique. Pour bien des Africains, la guerre et l'armée furent une bonne école:
"Pendant la seconde guerre mondiale, les troupes africaines ont combattre au Moyen Orient, à Madagascar, en Afrique orientale italienne, à Ceylan et en Birmanie. La guerre a apporté à ces Africains des possibilités et des expériences nouvelles. Environ douze milles Africains du Kenya ont appris à faire fonctionner des véhicules à moteur. Le corps d'enseignement de l'armée d'Afrique orientale a formé quelque 500 Africains pour les fonctions de professeur, officier de renseignement, travailleur social ou interprète. Ce même corps a publié un journal en Swahili appelé Askari diffusé chaque semaine à 8'000 exemplaires. Des dizaines de milliers de soldats ont plus progressé en cinq ans de guerre qu'ils ne l'auraient pu en vingt ans de paix."
En Ouganda, le premier mouvement de masse nationaliste est né de la poursuite des revendications économiques et sociales soulevées par les Africains ayant participé à la guerre.
"On l'appela "Numéro Huit" à cause de la Huitième Armée de Montgomery dans laquelle de nombreux Africains avaient servi. Il vit le jour en 1945, tout de suite après la guerre et réunissait des ex-soldats. Le but de ce mouvement était d'obtenir une augmentation des salaires, et des prix agricoles à la production ainsi que - pour la première fois, - une participation de représentants africains élus au gouvernement central et dans les administrations locales du pays. Après tout, c'est pour la démocratie qu'on s'était battu! Ce mouvement spontané tenta de parvenir à ses fins en déclarant une grève générale et en appelant au refus de toute vente aux non- Africains Toutes les routes menant aux centres urbains furent bloquées par des piquets de grève afin d'empêcher quiconque de se rendre à son travail ou pour passer clandestinement de la nourriture aux habitants des villes. Ce mouvement eût un succès énorme. Le gouvernement répondit en faisant venir la troupe pour tirer sur les piquets et terroriser la population. Un grand nombre d'Africains y perdit la vie - à ce jour, on n'en connait pas le nombre exact - et les "meneurs" furent évidemment déportés.
" Mais "Numéro Huit" déboucha sur des résultats tangibles. Les salaires furent augmentés, ainsi que le prix payé aux planteurs de coton. Dans le même temps, on reconnût pour la première fois le droit aux Africains d'avoir une certaine forme de représentation élue dans les administrations locales et un embryon de représentation directe, bien que sélectionnée, au gouvernement central."

La création du parti Bataka, groupe nationaliste limité localement, fut une conséquence politique de cette grève. En 1949, une Union des fermiers (Farmers'Union) vit le jour. Elle engagea immédiatement une lutte pour une représentation plus importante au parlement africain (où la plupart des représentants étaient nommés par les gouvernements), contre les plans du gouvernement britannique visant à fédérer les trois territoires d'Afrique de l'Est et contre le monopole exercé par les égreneurs et les exportateurs de coton européens et asiatiques. Les négociations furent rompues par le gouvernement qui interdit le parti Bakata et l'Union des Fermiers. Il décréta au même moment la dissolution de la General Transport Worker's Union d'Ouganda (Fédération des travailleurs des transports et générale d'Ouganda) dont la plupart des dirigeants avaient été impliqués dans la campagne politique. Ce comportement ne pouvait qu'amener une plus grande prise de conscience et activité politiques: en 1952 était créée l'Ouganda National Congress (Confédération nationale ougandaise), première organisation nationaliste couvrant les trois provinces de l'Ouganda.

Au Kenya, un Conseil des syndicats d'Afrique de l'Est (East African Trade Union Council) fut créé en 1949. Il revendiquait 5000 membres en mai 1949 et 10'000 en décembre de la même année. Il fut interdit par le gouvernement en 1950. En 1951 la Registered Trade Union Federation of Kenya (confédération des syndicats autorisés du Kenya) voyait le jour avec Tom Mboya à sa tête, et s'affiliait à la CISL. La campagne contre les Mau Mau a été bien sûr utilisée comme une arme contre le mouvement syndical mais jusqu'ici sans succès. Des 13 syndicats existant au Kenya en 1952, cinq regroupaient des Africains, trois des Asiatiques, deux étaient mixtes (Africains-Asiatiques) et trois regroupaient des Européens - ils ne comptaient d'ailleurs à eux trois que dix-sept membres !

A la même époque, il y avait en Ouganda une organisation regroupant des Asiatiques et deux regroupant des Africains.

Au Tanganyika, il n'y avait en 1947 qu'un syndicat digne de ce nom: le syndicat des dockers de Dar-es-Salaam. En 1949 il Y en avait sept, dont cinq regroupant des Africains. En 1951, il n'yen avait plus qu'un, le syndicat regroupant des Asiatiques. Malgré cela, l'administration faisait état dans son rapport annuel au Conseil de surveillance des Nations-Unies de 73 grèves ayant touché 7851 travailleurs. En 1953, il Y avait 6 syndicats dont le plus important avec 421 membres était l'Association des chauffeurs du Kilimandjaro (Kilimandjaro Drivers' Association). A l'heure où ces ligues sont écrites, ces syndicats sont sur le point de former la Confédération du travail du Tanganyika (Tanganyika Federation of Labor).
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En Afrique de l'Est sous administration britannique, le mouvement syndical a une plus longue histoire et a réussi à s'implanter plus tôt plus solidement.

Au Nigeria, la fédération des cheminots (Railways Workers' Union) est la plus ancienne. Elle est enregistrée depuis 1939 selon l'ordonnance sur les syndicats. Les organisations ouvrières se développèrent rapidement pendant la guerre et, en 1943, 200 représentants de 56 syndicats se réunirent à Lagos pour former la Confédération des syndicats du Nigeria (Trade Union Council of Nigeria). Après la guerre, deux grandes grèves donnèrent au mouvement syndical une impulsion supplémentaire: la grève générale de 1945 qui, partie de Lagos, s'étendit aux cheminots, aux travailleurs des plantations et à ceux du commerce, puis en 1949, la grève dans les mines de charbon d'Enugu qui fut brutalement réprimée par la police, plusieurs travailleurs étant tués. Cette grève visait à une augmentation des salaires et à une amélioration des conditions de logement.

Plus récemment, en novembre 1955, 40'000 mineurs d'étain se sont mis en grève pour obtenir de meilleurs salaires, comme le firent en janvier 1956 40'000 travailleurs du bâtiment. Les fédérations les plus importantes sont au Nigéria celles des cheminots, des mineurs de charbon, des travailleurs de la construction et des enseignants. Plusieurs syndicats ne sont pas confédérés. En Côte de l'Or, une confédération fut créée en 1943. Fin 1949 et début 1950, les syndicats appelèrent à la grève générale en soutien au Parti populaire (Convention People Party) qui poursuivait une campagne de non coopération avec l'administration britannique. Une grève des achats eût lieu dans le même temps. A la suite de cette grève, plusieurs dirigeants furent emprisonnés et des milliers de travailleurs licenciés et inscrits sur une liste noire. Aujourd'hui, la confédération compte à peu près 84'000 membres dans plus de 60 syndicats. A la date de rédaction de cet article, 35'000 mineurs sont en grève depuis trois mois pour une augmentation de salaire de 15%.

Le tableau ci-dessous montre le développement du syndicalisme en Afrique de l'Est britannique:
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En Afrique occidentale sous administration française (Sénégal, Mauritanie, Côte d'Ivoire, Guinée, Soudan, Dahomey, Niger et Haute Volta), la CGT et la CFTC avaient commencé à recruter même avant la seconde guerre mondiale, mais uniquement parmi les travailleurs européens. Le mouvement syndical ne se développa réellement qu'après 1944 lorsque la liberté de s'organiser syndicalement fut donnée, comme un sous-produit de la Libération, aux indigènes des colonies. Là comme ailleurs, les revendications syndicales furent rapidement liées aux revendications nationalistes.

Ainsi, en Haute Volta, les syndicats fleurirent en 1946 sous l'impulsion du nouveau parti nationaliste, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA). Au départ, d'ailleurs, le parti et les syndicats partageaient le même bureau et les mêmes dirigeants. En Côte d'Ivoire, une fédération des travailleurs de l'agriculture était fondée en 1946 et devenait la base du RDA dans la région. Unissant leur force, le parti et le syndicat abolirent le travail forcé en Afrique occidentale française tout au moins sur le plan légal.

Le bastion du syndicalisme en Afrique occidentale française, c'est le Sénégal avec son centre urbain de Dakar-Rufisque. La majorité des syndiqués se trouve à la CGT. Ensuite vient la puissante Fédération indépendante des cheminots africains avec 15'000 membres. La CFTC est là, contrairement à Madagascar, un syndicat militant engagé dans des luttes au côté d'autres syndicats et devant vaincre les mêmes obstacles. Fa est insignifiant. En Afrique occidentale française dans son ensemble, le taux de syndicalisation des travailleurs salariés était de 28,1% en 1948, 30,6% en 1950 et 26,4% en 1952. On comptait en 1953 un total de 115 300 syndiqués. Les forces en présence étaient en 1948 les suivantes:
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Dans les Camerouns français, les effectifs des fédérations étaient en 1954 les suivants:
USAC (autonome) CFTC
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L'USCC coopère étroitement avec l'Union des Populations du Cameroun (UPC), un parti nationaliste sous influence stalinienne récemment interdit par l'administration. Politiquement, ce parti peut être comparé au Parti progressiste du peuple de Guyane britannique à .ses débuts.

Au Togo sous administration française, il existait en 1952 trente cinq syndicats avec un effectif total de 4425 membres, pour la plupart, à la CGT et une minorité à la CFTC.
Le mouvement syndical d'Afrique occidentale française vient de sortir d'une bataille capitale qu'il a conduit avec une discipline et une ténacité admirables. Il s'agissait de l'application du Code du travail de 1947.

Le Code du Travail est une tentative de faire mieux correspondre la durée du travail, les salaires et les conditions de travail dans les colonies africaines avec ce qui existe en France. C'est le fruit du travail de législateurs libéraux et sociaux démocratiques qui a reçu le soutien du Rassemblement Démocratique Africain, du Parti socialiste, du Parti communiste et de ceux du MRP qui appartiennent aussi à la CFTC. Sa disposition la plus importante est la semaine de travail de 40 heures payées 48 qui était donc censée amener une augmentation horaire de 20% sans modifier le montant du salaire hebdomadaire.

On se doute que cette loi rencontra l'opposition résolue des cercles coloniaux et de leurs amis politiques à l'assemblée. De ce fait, les débats sur la loi s'éternisèrent de 1947, date de la première présentation du texte, à 1952.

En 1952, la CGT d'Afrique occidentale, la CFTC et les cheminots indépendants décidèrent d'entamer une campagne d'agitation pour faire pression sur l'Assemblée, dont le point culminant fut une grève générale de 24 heures le 3 novembre. FO s'associa à la grève au tout dernier moment. Elle fut effective pratiquement à 100% au Sénégal, au Soudan, en Guinée, en Côte d'Ivoire, au Dahomey et en Haute Volta. Jamais jusqu'alors dans l'histoire du syndicalisme africain une grève n'avait été aussi suivie sur une si grande portion de territoire. Le 22 novembre conséquence directe de la grève, l'Assemblée adoptait le texte de loi qui était promulgué le 16 décembre.

La bataille cependant restait encore à livrer car les employeurs, soutenus par les administrations locales, prirent argument d'une formulation pas assez claire du texte pour payer 40 heures au taux horaire précédent ce qui en réalité revenait à diminuer les salaires. En juin 1953 les quatre confédérations syndicales (CGT, CFTC, Autonomes et FO) présentaient trois revendications dans une campagne destinée à obtenir l'application de la loi dans l'esprit dans lequel elle avait été conçue: (1) une augmentation de 20% des salaires minima; (2) . la révision des salaires minima dans l'avenir en fonction de l'augmentation du coût de la vie; (3) l'application de l'ensemble des dispositions du Code.

Ces revendications furent appuyées par toute une série de grèves. Les travailleurs des postes se mirent les premiers en grève le 24 juin puis le 6 et 7 juillet dans l'ensemble de l'AOF. Ils furent suivis par les travailleurs de Dakar qui appelèrent à une grève de 48 heures les 16 et 17 juillet, et par les cheminots du Niger le 27 juillet. Il y eut ensuite une grève générale au Soudan du 3 au 10 août, une grève générale au Niger du 3 au 5 août, une grève générale des fonctionnaires contre les discriminations raciales dans les services publics le 10 août, une grève dans les Camerouns les 10 et 11 août et finalement, une grève générale en Guinée, la plus importante de toutes puisqu'elle dura deux mois, du 21 septembre au 25 novembre et reçut le soutien des paysans africains qui nourrirent les grévistes.

Le 13 octobre, une grève de 24 heures était de nouveau décrétée au Sénégal et en Mauritanie, suivie par une grève générale qui dura du 3 au 5 novembre.

Au cours de ces grèves, huit dirigeants syndicaux furent emprisonnés, plusieurs grévistes furent blessés par la police au Sénégal et en Guinée et l'un d'eux fut tué en Guinée.
Et le 27 novembre, le gouvernement français envoyait à toutes les administrations locales des colonies des instructions les informant que le principe d'une augmentation de salaire de 20% et de la semaine de travail de 40 heures devait effectivement être partout appliqué.

La grève en Guinée fut sans aucun doute la plus longue jamais organisée en Afrique. La préparation et l'organisation des grèves, la coopération des différentes fédérations, la poursuite des grèves pendant presque cinq mois sur un vaste territoire, tout cela était nouveau. Même si ces grèves n'avaient pas abouti, le mouvement syndical en serait sorti avec une autorité et un prestige plus grands.

Évidemment, une action de ce type, sur une aussi grande échelle, n'est pas sans implications politiques, dont quelques-unes étaient abordées dans l'organe de la CGT à Dakar, "le Prolétaire";
"Nous disons à l'administration calmement mais fermement que si elle ne revoit pas sa position nous passerons outre et nous soulèverons des revendications autres qu'économiques et sociales. Les syndicats africains ont le soutien de l'ensemble des couches sociales; ils peuvent convoquer une Conférence qui pourrait à l'unanimité décider de demander la révision des liens qui les rattachent à l'Union Française."

Un général d'armée française écrivit à peu près la même chose mais vue de l'autre côté, du point de vue de l'administration: 
"Le syndicalisme (en Afrique française) a atteint sa maturité, est devenu conscient de sa force et a créé une unité que ni la politique ni la religion n'ont pu atteindre. Il est capable de mener une action que nous ne pourrons calmer qu'avec difficulté car il n'existe aucun système poli tique ou administratif en mesure de faire contrepoids-. On connait bien son attitude et ses moyens d'expression: il parle et agit comme s'il représentait le pays tout entier alors qu'il n'est en fait que le porte parole d'une faible minorité - moins de 2% de la population - comparativement à la masse paysanne des campagne qui représente la richesse réelle de ces territoires, mais reste amorphe et sans réaction."

L'agitation en vue de l'application du Code du travail ne s'était pas étendue à l'Afrique équatoriale française dont l'économie était moins développée et restait largement de type rural. L'activité syndicale était centralisée dans le seul grand centre urbain, Brazzaville, sur le rive française du Stanley Pool (Pool Malebo) en face de Léopoldville. Il existait en 1949 trois fédérations dignes de ce nom à Brazzaville: la Fédération de la construction, du bois et du fer (1'100 adhérents) et l'Association des employés africains du chemin de fer Oubangui- Congo (25Gadhérents), toutes deux affiliées à FO, et la Fédération des employés de bureau de Brazzaville, indépendante. Les fonctionnaires mirent également sur pied une fédération affiliée à la CFTC. Depuis 1944, le syndicalisme a fait aussi des progrès notables dans le monde paysan où furent créées des fédérations affiliées à la CGT et à la CFTC.

A Madagascar, le mouvement syndical prit de la force très rapidement après 1944 mais fut écrasé par l'administration dans la répression sanglante de la "rébellion" de 1947, oeuvre de provocateurs policiers. Le parti nationaliste de l’île, le "Mouvement Démocratique de Rénovation Malgache" fut interdit, 80'000 personnes furent tuées dans la campagne d'extermination du Général de Hautecloque qui devait se distinguer plus tard de façon similaire en Tunisie. Les dirigeants du MDRM furent emprisonnés et déportés en Corse après un procès truqué. **
<span style="font-size:smaller;">** Ils ont été récemment relâchés et assignés à résidence dans le Sud de la France. Une partie de ces évènements est relatée dans l'ouvrage de Pierre Stibbe "Justice pour les Malgaches" 'publié aux Editions du Seuii, Paris, 1955.</span>

L’évolution des syndicats pendant cette période a été la suivante:
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"L'Union des Syndicats de Madagascar" (CGT) qui avait des liens avec le MDRM perdit 50% de ses effectifs dans l'agriculture et 77% de ses membres dans la fonction publique. Les travailleurs de l'industrie ne représentaient que 7% de l'effectif total du syndicat et leur taux de syndicalisation se situait à 10%.

On trouvera ci-dessous la répartition des effectifs des deux confédérations par secteurs d'activité:
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La situation du syndicalisme en Afrique française était la suivante:
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<span style="font-size:smaller;">* Georges Balandier écrit qu'en 1949 moins de 8'600 travailleurs étaient syndiqués en AEF dans 62 syndicats. En 1953; il Y en avait 81. Le chiffre de 8000 membres est par conséquent probablement en dessous de la réalité.</span>

En Afrique centrale, nous découvrons un autre type de puissant mouvement syndical ayant une longue tradition de lutte: les mineurs de la "ceinture de cuivre" de Rhodésie. Comme nous l'avons vu, les mineurs africains avaient déjà lancé des grèves en 1935 et en 1940; mais on leur avait alors interdit de s'organiser en syndicats et leurs. grèves furent dispersées par la police. Les deux principales sociétés minières (Selection Trust et Anglo-American) se coalisèrent avec les colons pour s’opposer à toute tentative de légalisation des syndicats africains. Il n'existait en 1940 qu'un syndicat européen en Rhodésie du Nord. Mais en 1947, grâce à la politique de "colonialisme éclairé" de Roy Welenski, Premier Ministre de la Fédération d'Afrique centrale et ancien président de la Fédération des cheminots européens, les syndicats africains furent légalement autorisés. La première fédération créée fut celle des employés de commerce africains (African Shop Assistants 'Union - 2500 membres), puis en 1949 la fédération des mineurs africains qui s'affilia à la CMT. Dans les deux ans furent également enregistrés la fédération générale (African General Workers'Union) la fédération des cheminots (African Railway Workers'Union) , la fédération des enseignants (African. Teachers 'Union) et la fédération des travailleurs des hôtels et restaurants (African Hotel and Catering Workers Union). En 1953, il existait huit fédérations regroupant 50'000 adhérents.- Le nombre de fédérations européennes était monté à 5. En décembre 1984, les huit fédérations africaines se réunirent pour former la Confédération des Syndicats de Rhodésie du Nord (Trade Union Congress of Northern Rhodesia). Ils élurent au poste de secrétaire général N.D. Nkoloma et demandèrent leur affiliation à la CISL. L'effectif total de la confédération se montait à 75000 membres. En Rhodésie du Sud, les syndicats africains avaient déjà créé une Confédération en 1953.

En 1952 la fédération des mineurs africains dût affronter sa première grande grève dont elle sortit victorieuse. Elle demandait une augmentation de 2 shillings 6 pences par jour pour tous les mineurs africains.*
<span style="font-size:smaller;">* Les 5'789 mineurs européens gagnaient en 1953 plus du double de leurs 36'147 homologues africains. D'autres grèves s'étaient déroulées en Rhodésie du Nord l'une des cheminots en 1947 et une des mineurs déjà en 1948.</span>

La grève dura trois semaines, du 20 octobre au la novembre. Trente neuf mille mineurs africains se mirent en grève, dix mille de plus que le chiffre des effectifs de la fédération. Du début à la fin une discipline stricte fut respectée. Il n'y eut ni incidents, ni violence - la fédération évita même de former des piquets de grève afin de ne pas donner le plus petit prétexte à une provocation ou à la répression officielle. Néanmoins, personne ne reprit le travail. Un journal rhodésien, le Northern News, écrivait le 28 octobre: 
" ... le déroulement de la grève jusqu'à maintenant a montré que les syndicats africains étaient capables de discipline ... et qu'ils pouvaient conduire une grève totale de manière ordonnée et pacifique."

Bien que la fédération des mineurs européens ait brisé la grève car elle s'opposait à la promotion d'Africains à des postes qualifiés ou semi-qualifiés, celle-ci fut un succès: après trois semaines, un arbitrage était rendu en faveur du syndicat, prévoyant une augmentation de 1/2 à 1/8 de shillings, soit 80% d'augmentation pour les salaires les moins élevés et 15% pour les salaires les plus hauts. Les employeurs avaient offert de 3 à 6 pence. Le Financial Times souligna très justement l'importance de cette grève:
"C'est la première fois qu'une grande fédération africaine a réussi à amener ses membres jusqu'à l'étape du rapport de forces. A l'évidence, un nouveau pouvoir, dont les potentialités sont énormes, a vu le jour en Afrique."

Les effectifs de la fédération des mineurs africains sont passés de 28'000 avant la grève à 31'000 après. Deux mille mineurs de Broken Hill se joignirent au syndicat. La fédération commença par se donner des bases solides en augmentant ses cotisations de 6 pence à 2 shillings et 6 pence, en abolissant le système de retenue de cotisation sur le salaire et en collectant les cotisations directement des travailleurs. Malgré ces mesures, 19'000 travailleurs restèrent au syndicat, ce qui est un bon résultat. La fédération commença à publier un journal mensuel, African Mineworker, tiré à 4'000 exemplaires. En juin 1954, elle obtenait des congés annuels payés et le droit à la retraite pour les mineurs de plus de 50 ans ayant vingt ans d'ancienneté - une preuve de stabilité grandissante de la main d'oeuvre dans les mines et des membres dans les syndicats. Quelque mois après, les travailleurs du bâtiment de l'African General Workers'Union se mirent en grève pour une augmentation de salaires et la section de Nehanga de l'African Mine Workers'Union appela à une grève de solidarité,
la seconde an Afrique tropicale (la première eut lieu à Brazzaville en 1949).

Fin 1954, la fédération était prête à reprendre sa campagne pour des augmentations de salaire, cette fois avec une revendication de 10 shilling 8 pence par équipe pour les travailleurs non qualifiés. Cela signifiait une augmentation de 200 à 300% pour la quasi totalité des mineurs africains, c'est-à-dire une modification radicale dans l'ensemble de la structure salariale du pays et une attaque frontale de la politique de "main d'oeuvre à bon marché" des sociétés minières. Celles-ci refusèrent catégoriquement de discuter des revendications syndicales. *
<span style="font-size:smaller;">* Non pas que les sociétés n'eussent pas pu payer. En 1950, sur un bénéfice total de 55,2 millions de livres pour les mines de Rhodésie du Nord, 31,1 millions de livres furent dévolus• aux profits et royalties (après dépréciation) dont 22,8 millions furent envoyés hors du pays aux actionnaires britanniques, américains, et sud-africains. Depuis lors, les profits ont été encore plus importants. Ainsi, la Rokhana Corp. Ltd. avait un capital total de 3'328'000 livres britanniques. Elle annonçait en 1952 un bénéfice total de plus de 12 millions de livres soit un ratio de profit de 350%. Le dividende était 'à 225%. Les autres sociétés annonçaient des résultats semblables à leurs actionnaires étrangers. L'augmentation réclamée par la fédération des mineurs aurait coûté aux sociétés moins de 7 millions de livres (Socialist'Review, mars 1955). En 1947, les bénéfices et les dividendes représentaient 43% de la valeur totale des exportations pour la Rhodésie du Nord.</span>

Quand on vota pour la grève, 18'110 travailleurs ,votèrent en faveur et 365 contre. Le 3 janvier" quelque 37'000 mineurs africains étaient en grève dans les principaux centres: RoanAntelope, Nkana, Mufulira et Nchanga.

Comme en 1952, la fédération des mineurs européens décida officiellement de briser la grève mais cette fois-ci, nombre de ses adhérents de base ne furent pas d'accord. L'organe officiel de la section de Roan Antelope alla même jusqu'à condamner cette décision de briser la grève comme "une tache indélébile sur le renom de la fédération et de ses membres." Des fédérations britanniques, en particulier celles des mineurs, apportèrent un soutien financier.
Le 25 janvier les compagnies minières prirent des mesures de rétorsion en procédant à des licenciements massifs, faisant venir des travailleurs du Tanganyika pour remplacer les grévistes. La presse relata des retours au travail qui n'existaient pas puisque les sociétés envoyaient dans les quartiers des mineurs des camions équipés de haut-parleurs par lesquels on exhortait les grévistes à reprendre le travail. Cette fois encore les grévistes n'installèrent pas de piquets de grève et ne firent aucune manifestation - et il n'y eut une fois encore aucun incident.

Le 2 mars, après 58 jours d'arrêt, les grévistes reprirent tous le travail aux conditions suivantes: en dépit du fait qu'elles avaient en trop 7'000 mineurs du Tanganyika, les sociétés minières acceptèrent de réintégrer tous les travailleurs licenciés, aux conditions de salaire antérieures, sans perte de leurs droits aux vacances, à la retraite ou aux avantages liés à l'ancienneté. La revendication sur les salaires fut soumise à arbitrage et finalement l'administration accorda au syndicat une augmentation bien inférieure à celle demandée.

Cette grève tout comme celle de 1952 et comme celles sur le Code du Travail en A.O.F. fait date dans le syndicalisme africain comme démonstration d'une puissance disciplinée. Comme le souligna l'Economist "on ne pourrait plus faire retourner de force dans la bouteille les génies de l'organisation et de la solidarité africaines."

La signification politique de la grève fut mise en évidence dans un reportage du New York Times: "Plusieurs dirigeants poli tiques africains de premier plan de Rhodésie du Nord sont affiliés à la fédération des mineurs africains. Cette fédération est devenue le fer de lance des aspirations politiques africaines considérées comme aussi importantes que la promotion immédiate des Africains à de nombreux emplois réservés jusque là aux Européens.
En Rhodésie du Sud, la situation syndicale est comparable à celle qui existe dans l'Union Sud-Africaine. On n'en a qu'une connaissance réduite car le gouvernement n'a produit que peu de données sur le sujet. On sait cependant que début 1954 une grève fut déclarée par les mineurs africains dans les mines de charbon de Wankie. On fit alors appel à la troupe. En juin 1954 les cheminots européens se mirent en grève; leur leader fut déporté en Angleterre.
Au Nyas al and , à l'heure où ces lignes sont écrites, les syndicats se préparent à se réunir dans une confédération, le Trade Union Congress of Nyasaland.

L'importance du syndicalisme en Rhodésie du Nord et au Nyasaland était la suivante en 1953:
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Au Congo Belge, l'attitude du gouvernement envers les syndicats est radicalement différente sur deux points: d'une part, il ouvre des possibilités plus larges de progrès économique et social que dans des territoires voisins, d'autre part il interdit strictement toute tentative d'organisation pour la défense des droits sociaux et économiques, sans même parler des droits politiques. C'est seulement récemment, en 1953, que l'administration de la colonie décida - de l'aveu général, pour anticiper toute tentative d'organisation propre - de créer ses . propres "syndicats ». Le décret pris par le Gouverneur général place les syndicats sous la coupe absolue de l'administration: et la formation d'une fédération ou d'une union d'associations est sujette à l'autorisation du Gouverneur général ou de son adjoint et la formation provisoire d'une association d'industrie requiert la permission de l'administrateur régional." Si une fédération a l'intention de lancer une grève, "la décision ne peut être prise qu'en assemblée réunissant les deux tiers des effectifs, et par une majorité des trois quarts des membres présents." Tous les syndicats doivent avoir des "conseillers européens" obligatoirement de nationalité belge et à "l'intégrité reconnue". De plus un représentant de l'administration a le droit d'assister à toutes les réunions d'une fédération ou de son comité exécutif. Tous les procès-verbaux doivent être transmis à l'administration ainsi qu'une liste des membres.

Selon le rapport du gouvernement belge aux Nations-Unies en 1952, il Y avait 40 "syndicats" de ce genre au Congo Belge en 1951, avec un effectif total de 5175 personnes. Vaut-il la peine d'en parler? Leur existence même reflète sans aucun doute la pression exercée par les travailleurs africains dont des milliers travaillent pour l'Union Minière dans des conditions encore plus favorables à la syndicalisation que celles des mineurs de la "ceinture de cuivre" de Rhodésie du Nord. Ce sont des forces sociales du type de celles qui firent dévier du déjà le "syndicat des travailleurs d'usine de Russie" du Père Gapon bien loin du but original que lui avaient assigné ses parrains policiers.

Les travailleurs européens du Congo Belge étaient organisés en syndicats affiliés soit à la Fédération Générale du Travail de Belgique (FGTB) social-démocrate, soit à la Confédération des Syndicats Chrétiens (CSC). Ils bénéficient des mêmes droits garantis aux travailleurs belges dans leur propre pays. Cette situation est une retombée de la guerre qui coupa les colonies de la Belgique et mit pour la première fois les travailleurs européens dans une position de négociation. Avant guerre, toute tentative de créer des syndicats était immédiatement sanctionnée par la déportation ou "I‘internement."

La république souveraine - et colonie américaine - du Liberia ne reconnaît évidemment pas les syndicats. Néanmoins, en 1951, plus de 20'000 travailleurs des plantations de Firestone firent grève pour des augmentations de salaire "à l'instigation d'employés de Côte de l'Or." Trois cent cinquante mineurs des mines de fer de BoomiHills s'associèrent à cette grève.
En Afrique portugaise faut-il le préciser, les syndicats sont illégaux. La "corporation" fasciste établie par la dictature de Salazar ne remplit même pas le rôle limité qui est celui des syndicats jaunes au Congo Belge: elle est très petite, limitée aux Portugais et aux Africains assimilés ("civilizados") et sans intérêt pour la masse des travailleurs africains.

Pourtant, les organisations syndicales se sont manifestées dans ces territoires à chaque fois qu'ils en ont eu l'opportunité. En 1928, deux ans après la venue au pouvoir du présent régime, une loi sur le travail relativement libérale a été promulguée, qui a rencontré une furieuse résistance des sociétés commerciales et des colons. Pour faire contrepoids à cette résistance et imposer l'application de cette loi, des groupes de travailleurs africains formèrent des organisations qui furent toutes interdites lorsqu'il devint clair que le gouvernement lui- même n'avait pas l'intention d'appliquer sa propre loi.

L’ "Organisaçao Africana do Trabalho " était une de ces organisations, fondée au Mozambique fin 1928 début 1929. Ses statuts lui assignaient comme buts: "de protéger les travailleurs ... contre l'exploitation, les préjudices, les mauvais traitements, les insultes et les abus," De soutenir les travailleurs et leurs familles en cas de chômage, dans toute la mesure du possible; d'établir des conventions collectives, de revendiquer une rémunération en nature pour tout travail, de mettre en ordre les conditions de travail et de logement ... Cette organisation était ouverte "à tous les travailleurs des deux sexes sans distinction de classe ou de nationalité." Les statuts donnaient au président des pouvoirs très étendus. On ne possède cependant aucune information sur sa place, les circonstances de sa création et de sa disparition. A la même période existait dans ces territoires une organisation nationaliste africaine appelée "Liga Africana". La consolidation du régime Salazar a sonné le glas de tous ces mouvements, tout comme de l'opposition au Portugal.

La résistance des travailleurs africains à l'exploitation doit aujourd'hui trouver de nouvelles voies qui pourraient s'avérer au moins aussi dangereuses pour le régime colonial. Ainsi, en février 1953, un décret du gouverneur de Sao Tomé tentant d'introduire un système de travail forcé pour les habitants de l'île a entraîné une insubordination et une résistance passive quasi-générales auxquelles il fut répondu par la répression militaire et policière. La mort d'un officier portugais ("décapité alors qu’ il se précipitait dans la jungle après avoir lancé quelques grenades", selon un rapport) fut la cause de massacres dans lesquels périrent plusieurs centaines de personnes - 200 selon les estimations de Basil Davidson, plus de 1000 selon Présence Africaine. Une personnalité de l'île a estimé qu'en gros, près de la moitié de la population avait été arrêtée à un moment ou à un autre au cours de la répression. Néanmoins, le gouverneur fut remplacé et il n'y eût plus d'autres tentatives d'imposer le travail forcé à la population de l'île. On a peu d'informations sur la résistance dans d'autres parties de l'Afrique portugaise, sinon l'indication d'une "résistance grandissante des travailleurs".

En Ethiopie, les syndicats sont illégaux. Les conditions de travail sont exclusivement du ressort du Ministre du Commerce et de l'Industrie, conformément à la "Proclamation Sur les entreprises" de 1944. Le professeur D.A. Talbot, laudateur ignorant du régime, se félicite dans ses écrits que le Ministre du Commerce et de l'Industrie "ait pris l'initiative de permettre l'organisation de guildes corporatives afin que les employeurs à la recherche de main d'oeuvre puissent en trouver facilement" ..... Ici apparaît la conception du "syndicat" vivier de main d'oeuvre dans lequel les employeurs peuvent puiser à volonté. C'est une conception qui n'est pas nouvelle, ni propre à l'Ethiopie, mais qui éclaire d'un jour curieux le développement "progressiste et tourné vers l'avenir" du pays, dont certaines sources américaines nous rabattent les oreilles. La nouvelle constitution éthiopienne de novembre 1955 qui garantit entre autres le suffrage universel et abolit bon nombre de droits fédéraux et ,de privilèges, ne dit pas un mot des syndicats ou des organisations ouvrières.

Selon un article du New Statesman and Nation, des grèves ont eu lieu à Dire-Dawa et Massawa en janvier et février 1954, peut-être à la suite de la grève en Somalie française. Elles ont été "écrasées avec . violence, même en comparaison des critères africains."
Enfin il reste la Somalie divisée à l'heure actuelle en trois 'territoires dont deux sont sous administration française et britannique et le troisième confié par les Nations Unies à l'administration italienne.

Dans ce dernier territoire, un rapport récent aux Nations Unies fait état de trois syndicats en 1953 dont le moins important est affilié à la CISL italienne. "Ces organisations ne sont cependant pas militantes -dit le rapport - et il n'a jamais sérieusement été tenté de les développer." La plupart des membres du syndicat sont concentrés à Mogadiscio, la seule ville et le seul port de quelque importance dans le territoire. L'effectif total du syndicat était apparemment d'environ 4'000 en 1953.

En Somalie française existe une confédération de syndicats autonomes (confédérant trois fédérations) qui groupe tant des travailleurs européens que non-européens. L'effectif total syndiqué était en 1950 de 630. En Somalie britannique, il n'y avait aucun syndicat jusqu'en 1952 et aucune information n'est disponible pour la période ultérieure.

<em>A.Giacometti</em>

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   <title>Le mouvement ouvrier en Afrique tropicale - 3ème partie</title>
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   <published>2011-04-09T16:09:38Z</published>
   <updated>2011-04-09T16:22:02Z</updated>
   
   <summary>Conclusion de l’étude sur la classe ouvrière africaine (printemps 1957)...</summary>
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   <content type="html" xml:lang="fr" xml:base="http://www.globallabour.info/fr/">
      Conclusion de l’étude sur la classe ouvrière africaine (printemps 1957)
      <![CDATA[<a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu.html">introduction</a> - <a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu_1.html">1ère partie</a> - <a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu_2.html">2ème partie</a> - <a href="http://www.globallabour.info/fr/2011/04/le_mouvement_ouvrier_en_afriqu_3.html">3ème partie</a>

Nous avons tenté de tracer dans les pages précédentes le portrait général du syndicalisme dans les principaux territoires d'Afrique tropicale. Quelle que brève et incomplète que puisse être cette étude, elle donne néanmoins des éléments pour tenter d'analyser le syndicalisme en Afrique.

Nous avons vu comment le syndicalisme africain s'est développé à partir d'un petit noyau de militants pour devenir un mouvement de masse qui représente maintenant une force décisive sur le continent. Il a redonné forme à un prolétariat amorphe, il lui a donné une conscience et des perspectives. Nous devons maintenant examiner quelques-uns des problèmes et des difficultés qui subsistent avant de nous intéresser aux tâches du mouvement syndical en Afrique et à sa place dans le mouvement ouvrier mondial.

Nous avons vu plus tôt que la migration de main d'oeuvre et l'instabilité du prolétariat des villes empêchaient le développement des syndicats dans les premières étapes du passage d'une économie de subsistance à une économie de marché. Les problèmes nés de l'existence d'un "nouveau" prolétariat flottant et amorphe se conjuguent avec ceux nés de l'inexpérience et de la rareté des cadres. Le manque d'expérience de l'organisation, tant pour les questions de routine que dans le domaine tactique ou politique, qui a contribué à la destruction de l'lCU sud-africaine, menace maintenant le syndicalisme africain actuel notamment en Afrique Equatoriale Française, en Afrique orientale ou à Madagascar.

Georges Balandier écrit à propos de l'Afrique Equatoriale Française les lignes suivantes:
"…le manque de rigueur vis-à-vis des "élites" qui ont créé les syndicats, les rivalités qui ont mené les scissions, la difficulté à obtenir le paiement de cotisations, le manque de confiance dans l'efficacité de telles organisations (dont on attend des résultats immédiats et extraordinaires), tout cela explique la situation médiocre du syndicalisme à l'heure actuelle."
Balandier mentionne aussi "l'utilisation mal à propos de la grève, qui est souvent déclarée sans revendications précises ni buts évidents; l'inspecteur du travail doit dans certains cas questionner chaque gréviste individuellement pour connaître la cause de la grève. Il faut noter en 1949 une "grève de solidarité" dans l'industrie, qui montre l'apparition dans une groupe mieux organisé et plus conscient, d'un certain sens des tactiques syndicales.

Un syndicaliste de Madagascar en apporte la. confirmation tout en décrivant les récents progrès du syndicalisme dans l'île:
"En dépit de ce développement et des efforts des dirigeants, nous devons reconnaître que les syndicats manquent toujours de cadres qualifiés, familiers avec la discipline et l'action syndicales, conscients de l'importance de leurs tâches, militants et complètement désintéressés. Plusieurs scandales causés par la malhonnêteté de certains dirigeants .ont refroidi l'intérêt de ceux qui hésitaient à rejoindre les syndicats. En 1946, l'échec des grèves déclenchées par la CGT n'a pas contribué à dissiper l'indifférence ou le pessimisme des travailleurs.

C'est vrai que le manque de cadres est aussi le résultat de toutes sortes de restrictions et de mesures discriminatoires de la part des administrations locales. Dès qu'un nouveau syndicat menace de prendre quelque importance, tous les prétextes sont bons pour le' dissoudre. Ainsi, l'Association ougandaise des chauffeurs a été dissoute en 1949 pour avoir omis de déclarer ses membres aux autorités depuis 1945, date à laquelle son secrétaire fut déporté. Dans les territoires francophones, les dirigeants syndicaux africains doivent être en possession d'un certificat de fin de scolarité secondaire, dans un pays où 90% de la population est illettrée et où seulement 18,2% des enfants d'âge scolaire vont réellement à l'école.* Qui plus est, il est interdit à toute personne ayant été condamnée pour "délit criminel" d'occuper une fonction quelconque dans un syndicat.
<span style="font-size:smaller;">* Ce pourcentage est une moyenne pour l'ensemble des territoires' africains sous administration française. Il est le plus faible en Afrique Occidentale Française avec 7,6% et le plus élevé à Madagascar avec 41,31%.</span>

Le manque d'expérience et de cadres syndicaux se reflète aussi dans la fragmentation excessive du mouvement syndical. Il y a très peu de grandes fédérations industrielles du type de la Fédération africaine des mineurs de Rhodésie du Nord ou de la Fédération des cheminots africains en Afrique Occidentale Française. Trop souvent, les syndicats n'existent qu'au niveau de l'entreprise et ce même si l'entreprise n'est pas très grande. L'exemple du Nigéria est, à cet égard, instructif, surtout 'si l'on se souvient que le Nigéria est un des mouvements syndicaux les plus anciens du continent. Le tableau suivant montre les structures du mouvement syndical au Nigéria en 1948. (source: Naville, "Note sur le syndicalisme"; voir 32):
<img alt="tbl-moac03-34a.jpg" src="http://www.globallabour.info/fr/moac/tbl-moac03-34a.jpg" width="400" height="89" />

Toutes les faiblesses que l'on vient de mentionner peuvent être considérées comme des "maladies infantiles" du syndicalisme africain. Toutes les organisations de la classe ouvrière ont dû affronter en partie ce type de problèmes dans les premiers temps de leur formation. Certaines d'entre elles découlent directement de la structuration de l'économie coloniale en Afrique. Il est également évident que le grand nombre de petits syndicats peut en partie s'expliquer par l'existence de main d'oeuvre migratoire et instable, ainsi que la prédominance de petites entreprises. Enfin, les différences sociales, ethniques et culturelles jouent encore un rôle, mais de moins en moins important du fait que le syndicalisme a réussi à accomplir ce que "ni la politique, ni la religion" n'avaient pu faire: créer un sentiment d'unité non seulement parmi les travailleurs salariés de différentes tribus parlant différentes langues, mais dans les tribus elles-mêmes et dans la classe paysanne.

Un autre problème important est celui des relations entre travailleurs européens et africains. Soulignons d'entrée deux points: premièrement, ce problème est plus important pour les Européens que pour les Africains et c'est aux Européens d'y trouver la solution tout simplement, si ce n'est pour d'autres raisons, parce que les travailleurs africains seront bientôt en mesure de se permettre de les ignorer et si nécessaire de les combattre.

Deuxièmement, ce problème se pose avec la plus grande acuité dans les territoires britanniques. Dans les territoires sous administration française, la politique d'''assimilation'' du gouvernement a rendu possible une coopération plus poussée entre les travailleurs européens et africains. C'est en particulier le cas de la CGT qui en a fait sa politique officielle. Au Congo Belge, la politique du gouvernement permettant aux Africains d'acquérir une qualification professionnelle sera un facteur positif pour l'action d'un mouvement syndical uni qui devra nécessairement voir le jour. Dans les territoires portugais, il n'existait pas jusqu'à maintenant de préjugés raciaux qui auraient entraîné une ségrégation dans la vie quotidienne et le travail des personnes de races différentes. Mais le gouvernement Salazar est aujourd'hui en train de faire venir des "pauvres blancs" dans les colonies car il n'est pas capable de leur assurer au Portugal un niveau de vie correct. L'existence de cette nouvelle masse de travailleurs blancs peut créer une situation où les préjugés raciaux vont devenir importants.

Dans les territoires britanniques, c'est une politique habituelle et délibérée que d'encourager les divisions raciales afin de rendre impossible toute coopération contre le régime colonial. Dans tous les territoires du centre et de l'est de l'Afrique, il existe des organisations séparées pour les Européens, les Asiatiques et les Africains, tout comme il y a à Chypre des organisations séparées pour les travailleurs grecs et pour les travailleurs turcs.

Mais la politique de l'administration n'est qu'une des raisons de l'hostilité des syndicats européens envers les travailleurs africains. L'autre raison, plus importante, c'est la politique des sociétés minières qui ont acheté le soutien d'une petit groupe de travailleurs européens afin de pouvoir ,exploiter plus tranquillement le groupe considérablement plus important des travailleurs africains. Nous 'avons vu qu'en 1953, les 5879 Européens de la ceinture de cuivre recevaient une masse salariale deux fois plus élevée que les 36 147 Africains. En Afrique du Sud, les salaires de 50 579 mineurs européens se montaient globalement à 28,9 millions de livres britanniques, et ceux de 411 563 mineurs africains à 18,3 millions. Pierre Naville écrit:
"Etant donné que (les Blancs) jouissent d'une position dominante et privilégiée sur le marché du travail (salaires plus élevés, meilleurs emplois, législation sociale, prix préférentiels, etc.), ils ont une tendance certaine à refuser d'associer leur sort au sort des esclaves dont l'exploitation leur profite indirectement. Il aurait fallu une grande part d'héroïsme aux travailleurs blancs ("petits" ou non) pour sacrifier volontairement les avantages considérables que leur apporte le capitalisme. "

Ces raisons purement économiques se sont conjuguées au fil du temps avec des facteurs psychologiques et sociaux. Combattre ceux-ci, ainsi que la poli tique officielle de la majorité des syndicats européens, est une tâche qui revient principalement à la minorité de travailleurs européens progressistes qui ont compris deux choses: (1) d'une part que leur intérêt à long terme réside dans la coopération avec le peuple qui forme la majorité numérique du pays qu'ils ont choisi comme leur; (2) d'autre part, que leur intérêt à long terme passe par la destruction du colonialisme, ce système qui a prouvé qu'il était incapable d'amener le développement et l'industrialisation d'un pays qui est le leur, comme il est celui des Africains.

L'exemple de l'Afrique du Sud a abondamment démontré que la politique de discrimination et d' "apartheid" ne mène pas seulement à la destruction des syndicats africains mais aussi à celle des syndicats européens, et à la stagnation de l'économie toute entière, par manque de main d'oeuvre qualifiée. Le colonialisme sous toutes ses formes hypothèque l'avenir de la classe ouvrière européenne tout autant que l'avenir des Africains, même si à l'heure actuelle elle apporte à la première des avantages concrets non négligeables.

Les dirigeants racistes des syndicats européens ont souvent amalgamé la poli tique de "main d'oeuvre à bon marché" pratiquée par les grandes compagnies' minières et consistant à remplacer la main d'oeuvre européenne bien payée par une main d'oeuvre africaine mal payée pour faire le même travail, à une politique visant à la progression des travailleurs africains, et même de sensibilité socialiste. Ce n'est pourtant pas la même chose. La politique des sociétés est défavorable à la fois aux intérêts des Africains et à ceux des Européens: les syndicats africains ne voient pas l'intérêt que pourraient trouver un petit nombre de leurs .. membres à être promus à un travail qualifié sous- payé. Ils ne sont pas plus séduits par une variante de la formule belge de création d'une petite "classe moyenne" d'Africains occupant des emplois qualifiés et techniques qui pourrait servir de tampon entre l'administration et la masse des travailleurs non qualifiés, sous payés et mal nourris. C'est le genre de politique que suggérait l'Economist lors de la grève des mineurs rhodésiens en 1955:
"Pour s'en sortir positivement, les Africains devraient obtenir une échelle d'avancement qui changerait les idées des meilleurs d'entre eux quant à cette grève mal conduite. Ce ne serait pas une récompense à l'irresponsabilité mais un investissement astucieux."

Ce qui intéresse les travailleurs africains n'est pas une position privilégiée. pour quelques.uns d'entre eux, mais un changement radical de leur niveau de vie. C'est cette politique que l'AMU de Rhodésie du Nord a tenté d'appliquer. C'est celle-ci qui mérite le soutien des travailleurs européens: seule une augmentation massive des salaires de la grande masse des Africains non qualifiés est de nature à amener le respect du principe du "salaire égal pour travail similaire" pour les emplois qualifiés. De plus, l'augmentation du pouvoir d'achat des travailleurs africains rend possible le développement d'un marché intérieur significatif et d'une industrie de biens de consommation, donc en fait le développement du pays.

Les sociétés capitalistes et l'administration ne sont cependant pas de cet avis. Une commission d'enquête du gouvernement de Rhodésie du Nord a récemment "recommandé une politique de promotion dès travailleurs africains dans les mines de cuivre et a conclu que l'adoption du principe de l'attribution aux Africains promus des taux de salaire européens formerait un barrage incontournable à la promotion des Africains dans le secteur industriel et, en brisant la structure des salaires des Africains dans tout le pays, menacerait sérieusement l'économie nationale."

En bref, malgré la richesse énorme du pays et les fabuleux profits des sociétés minières, l'économie de Rhodésie du Nord est ainsi faite que le versement de salaires décents à la grande majorité de la population salariée serait de nature à "sérieusement la menacer"! C'est une déclaration que les Européens et les Africains feraient bien de méditer, tout comme la question de savoir comment organiser une économie qui pourrait développer le pays tout en garantissant un niveau de vie correct à tous.

Au niveau international, les relations des syndicats africains avec le mouvement syndical des pays colonisateurs a toujours •donné lieu à des problèmes importants. Invariablement, les syndicats des pays colonisateurs réagissent de la même manière que les syndicats européens en Afrique: hostilité mal dissimulée, défiance, au mieux neutralité envers ce nouveau mouvement syndical africain qui aurait besoin au contraire de toute forme d'aide que les syndicats ayant davantage d'expérience pourraient leur donner. Pratiquement toutes les tendances du mouvement syndical européen cherchent, chacune à sa manière, d'imposer leurs propres objectifs au syndicalisme africain. Elles essayent de faire des syndicats africains des auxiliaires passifs de politiques souvent déterminées par les administrations coloniales. Que doit penser, par exemple, un travailleur africain de cet ahurissant extrait d'un document qui fut distribué après la guerre avec l'approbation de la confédération syndicale britannique TUC:
"On doit bien comprendre que les syndicats n'existent que pour tenter d'obtenir pour leurs membres les meilleures conditions de travail et de vie possibles. Si un gouvernement amène lui-même ces conditions, on constatera que les syndicats deviendront inutiles. Mais si un pays est pauvre, ni un gouvernement, ni le mouvement syndical ne pourront le rendre riche si ce n'est par un accroissement et une amélioration de la production."

La théorie des "syndicats inutiles" est parfaite tant pour Hailé Sélassié en Ethiopie que pour la Russie de Staline - toute la question est de savoir qui décide quand un gouvernement fournit" les meilleures conditions de travail et de vie possibles." Quant à la richesse du pays, peut-être pourrait-elle s'accroître en stoppant la sortie des bénéfices vers les capitalistes étrangers et en faisant en sorte que ces bénéfices soient investis dans l'industrie locale? Non, on toucherait là à la politique et comme chacun sait, "la politique n'est pas de première importance pour un syndicat. Les dirigeants qui utilisent le syndicalisme à des fins politiques devraient être remplacés aussi vite que possible."

Plus loin, l'auteur de ce petit pamphlet stupide et dédaigneux écrit: "Nous répétons, parce qu'on ne le dira jamais assez, que les syndicats sont là pour éviter les grèves, pas pour les causer. •"En bref, "l'un des premiers objectifs clairs du mouvement syndical est de voir ce que l'on peut faire pour augmenter la production. Dans ce domaine, ils tentent de faire la même chose que les directions et les deux parties devraient pouvoir travailler ensemble."

Ce n'est qu'un exemple choc parmi tant d'autres - à la période où les syndicats européens essayaient d'apporter leur aide.

La réputation du réformisme européen est de celle que la CISL ne cherche à faire oublier que depuis peu, non tant à cause d'un changement de fond des réformistes européens* mais du fait de la force émergeante des syndicats d'Afrique et d'Asie qui rend l'organisation internationale plus dépendante de leur soutien. Les staliniens n'ont pas tardé à prendre avantage de l'avance que leur avait donnée la politique révolutionnaire de l'ancien Koumintern et de l'Internationale Syndicale rouge sur les réformistes qui ne pouvaient faire leur un tel passé. Avant la guerre, l'influence stalinienne ne se faisait sentir qu'en Afrique du Sud où les tendances social-démocrates et socialistes révolutionnaires étaient également présentes. Après la guerre, l'influence stalinienne devint prédominante en Afrique Occidentale Française par le canal de la CGT française. Le secrétaire général de la CGT au Soudan français Abdoullaye Diallo, devint l'un des vice-présidents de la FSM tandis que la CFTC (qui regroupe également en Afrique des travailleurs musulmans) devint la seule fédération non-stalinienne de quelque importance.
<span style="font-size:smaller;">* L'attitude scandaleuse de FO vis-à-vis des nouvelles fédérations syndicales algériennes prouve le contraire.</span>

Néanmoins, quelles lointaines que soient la Russie et la Chine, et quel proche que soit le capitalisme impérialiste, les travailleurs africains ont néanmoins eu l'occasion de subir le Stalinisme comme un ennemi de leurs besoins et de leurs intérêts réels. En Afrique du Sud comme ailleurs, le Parti communiste a approuvé la guerre et toutes les mesures justifiées par celle-ci, y compris les mesures de restriction à l'encontre du mouvement syndical. Aux Camerouns, les fonctionnaires de la CGT se sont trouvés dans la situation de devoir faire grève pour des revendications comme "la libération d'Alain le Lep." Plus récemment, le contraste entre la lutte sans compromis entreprise contre le colonialisme par des organisations syndicales comme l'UGTT en Tunisie, l'UMT au Maroc ou l'USTA en Algérie, et la position de trahison du Parti communiste à l'Assemblée et dans le mouvement syndical, a contribué à éclairer les travailleurs africains sur la nature réelle de l'''aide'' stalinienne.

La première conséquence de ces expériences, on l'à mesurée en février 1956 dans la place forte du stalinisme en Afrique, l'Afrique Occidentale Française, où un groupe de syndicalistes quitta la CGT pour former son propre syndicat indépendant appelé l'Union Générale des Travailleurs Africains. Ce groupe était conduit par le secrétaire général de la CGT et plus de la moitié des membres de celle-ci le suivirent. Les staliniens n'ont gardé une influence que sur la CGT du Soudan et sur une moitié de la CGT du Sénégal. Ce nouveau syndicat est en fait l'expression juridique d'une réalité permanente: les travailleurs africains de la CGT n'ont jamais été staliniens, pas plus qu'ils n'ont appartenu à la CFTC. Claude Gérard écrit que "si l'unité d'action n'existe pas au sommet des différentes confédérations, elle existe indubitablement à la base. Les travailleurs africains rencontrent presque toujours au cours d'une grève ou de toute autre action l'esprit de communauté propre aux Africains qui fait la force de leur pays. Pour cette raison, tout dirigeant qui se laisse endoctriner dans une réunion internationale doit à son tour s'aligner sur les positions prises par la masse des travailleurs africains qui savent conserver leur bon sens et leur liberté."

Un mouvement syndical de plus en plus indépendant est en gestation: les syndicats catholiques sont obligés d'affilier des travailleurs non catholiques et leurs liens avec l'Eglise catholique se relâchent; les syndicats staliniens ont moins de force; les syndicats qui ont vu le jour sous l'aile du réformisme adoptent une nouvelle conscience de classe, plus militante. Toutes ces évolutions vont dans la même direction: vers un mouvement syndical africain indépendant et uni.

Ce n'est pour l'instant qu'une perspective à long terme: les travailleurs africains manquent encore d'information sur ce qui se passe dans d'autres parties du continent. Les communications sont difficiles et les informations censurées par les gouvernements. Mais la tendance est déterminée par le fait que chaque organisation syndicale doit faire face dans chaque territoire aux mêmes problèmes. Bien que les politiques britannique: et française diffèrent, la ségrégation dans les territoires britanniques a favorisé une prise de conscience du fait national qui s'est développée dans les territoires français à travers une revendication pour l'égalité au sein du système. Le travail migrant a rendu l'organisation des travailleurs difficile dans l'ensemble des territoires, mais aussi a favorisé la dissémination des informations et des nouvelles. Le caractère mélangé et instable de la main d'oeuvre urbaine a été un obstacle au syndicalisme mais plus encore une raison de transformer les syndicats en partis, en coopératives, en écoles établissant ainsi leur prédominance politique et sociale sur toutes les classes de la population.

<strong>Conclusion</strong>
Le mouvement syndical africain est sur le point de se lancer dans des batailles cruciales alors qu'il arrive tout juste à maturité. Il va avoir à se battre contre toutes les formules qui envahissent l'Afrique aujourd'hui et qui tentent de remplacer les systèmes coloniaux traditionnels par des formes plus rationalisées d'exploitation.

Pour les puissants bataillons de la bourgeoisie européenne, l'exploitation de l'Afrique est le dernier moyen de maintenir une certaine indépendance vis-à-vis du capitalisme américain, d'où les différents schémas "eurafricains" qui visent à établir un condominium de capitaux européens sur les colonies françaises, belges et portugaises. "Perdre l'Afrique et décliner politiquement et économiquement, ou la garder en l'intégrant encore plus à l'Europe et reconquérir ainsi une indépendance économique et des possibilités d'avenir", c'est ainsi que le porte-parole de ce groupe voit le problème.

Un autre plan est d’établir un condominium anglo-américain sur les colonies britanniques, qui serait partagé avec l’Union sud-africaine. Ce plan prit forme pendant la seconde guerre mondial et fut exposé par Padmore dès 1944. Son socle économique est justifié par la participation de capitaux américains dans les mines (Afrique du Sud, Rhodésie, Congo Belge, Gabon, Camerouns), dans le pétrole (Ethiopie, Mozambique) dans les plantations de caoutchouc (Liberia), etc.

Un troisième concept issu du précédent est celui de l'Afrique vue sous l'angle d'un maillon stratégique vital dans le système de l'OTAN. Cinq conférences internationales ont déjà eu lieu depuis 1950 pour débattre de l'utilisation de l'Afrique comme base de défense de l'Europe. A l'heure actuelle, le continent est parsemé de bases américaines: Robertsfield au Libéria, Wheelus Field en Libye, Nouaceur au Maroc. Au Congo Belge, deux bases ont été construites à Kamina et Kiton. Elles deviendront en cas de guerre des éléments du système de défense "atlantique". Récemment, l'Union Sud-africaine a loué une base aérienne et navale aux forces armées des Etats-Unis.

On ne devrait aussi jamais oublier que l'Afrique tropicale possède toutes les matières premières nécessaires aux guerres modernes, et en particulier plus de la moitié de la production mondiale d'uranium au Congo belge et dans l'Union Sud-africaine.

Enfin, l'Union Soviétique a tenté de passer aux actes en offrant récemment une assistance technique et militaire à la Libye et au Libéria - propagande, peut-être, mais qui signifie la revendication d'un droit.

Il est à peine nécessaire d'attirer l'attention sur les dangers que représente la rivalité de ces menées impérialistes pour les populations africaines. La dernière guerre leur a amené l'enrôlement de force au travail au Kenya, l'interdiction de faire grève et de se réunir en Afrique du Sud, et d'autres mesures répressives. Il est évident que si l'Afrique doit se transformer en une base pour la défense économique. et politique de l'Europe, ses habitants devront se tenir tranquilles et si nécessaire on les y obligera par la force. Le reporter du New York Herald Tribune décrit ainsi la base aérienne de Kamina: "Sur la base sont entreposés des avions de transport capables de lâcher tout renfort de troupes aéroportées avec jeeps et armes automatiques sur tout point du territoire du Congo et probablement, si la nécessité l'exigeait, hors de ce territoire."

La base s'est vu assigner deux "missions globales" dont l'une est de "protéger les riches mines d'uranium de Shinkolobwe, à environ 140 kilomètres au sud-est de celle-ci, et les riches dépôts de cuivre qui se trouvent dans la même région." L'autre est de "former un noyau de protection de toute la moitié sud de l'Afrique et probablement d'élargir cette zone de protection si une nouvelle guerre mondiale venait à être déclenchée." Kamina, Kitona et "une base navale qui se développe rapidement à Banan, sur la côte" contrôleront l'embouchure du fleuve Congo. "Personne n'a besoin d'expliquer à un géographe militaire combien cela contribuerait à contrôler l'ensemble de l'Afrique à l'exception du bassin du Nil et des frontières du nord."

"Contrôle" et "protection" contre qui? Certainement pas contre l'armée soviétique, spécialement pour ce qui concerne la moitié sud du continent. Ces bases, comme les autres, sont directement pointées contre les efforts du peuple africain pour prendre en main le contrôle de son propre pays et son destin.

La lutte contre la puissance économique et militaire de l'impérialisme demandera l'union de toutes les organisations ouvrières sur l'ensemble du continent dans une confédération panafricaine du travail qui formera la base d'un mouvement indépendant et uni de révolution nationale.

Le mouvement syndical africain est petit, mais il est seul à pouvoir mener la lutte pour l'indépendance politique et l'émancipation économique et sociale. Sa tâche est aujourd'hui de coordination et d'unification' sur la base d'un programme commun.

La tâche des mouvements syndicaux européens et américains est avant tout de faire stopper les campagnes de répression que préparent leurs propres gouvernements encore aujourd'hui. Les hélicoptères qui seront utilisés contre les révolutions africaines qui se préparent seront de fabrication. américaine et appartiendront peut-être à l'armée américaine. Il va de la responsabilité du mouvement syndical américain de s'assurer que l'armée américaine, encore aujourd'hui, ne devienne pas le chien policier du colonialisme.

<em>A. GIACOMETTI</em> mars 1956

SOURCES UTILISEES POUR LE TABLEAU "Classification des travailleurs salariés des principaux territoires d'Afrique tropicale"
1. 1952 (estimation; Statistiques démographiques des Nations Unies 1954, New York 1954)
2. 1952 (Information des territoires sous tutelle: compte rendu et analyse fournis en vertu de l'article 73e de la Charte pour l'année 1953; Nations Unies, New York, 1954) Il Y avait en 1953 un total de 45 500 travailleurs européens. (source: voir note 10)
3. 1952 (Rapport annuel du Conseil de surveillance pour 1953, Nations Unies, New York, 1954)
4. 1954 (Rapport de la mission des Nations Unies en visite dans les territoires sous tutelle d'Afrique de l'Est en 1954, New York, 1955) 5. 1953 (Information des territoires sous tutelle, etc.; A/3107, 22 décembre 1955)
6. 1954 (source, voir 5). Le nombre total de travailleurs salariés dans les îles Comores, dépendance de Madagascar, était de 9760 en 1954.
7. 1954 (Information des territoires sous tutelle, etc.; A/3109, 16 janvier 1956)
8. 1953 (Rapport du gouvernement belge au Conseil de surveillance des Nations Unies 1954/1955)
9. 1953 (source: voir 7)
10. 1952 (Revue sur l'activité économique en Afrique de 1950 à 1954, Nations Unies, New York, 1955)
11. 1951 (source: voir 10). Les travailleurs non africains étaient 19 500 en Rhodésie du Nord (1952) et 51 400 en Rhodésie du Sud (1951)
12. 1952 (source: voir 7)
13. Inclut le Sénégal, la Guinée française, la Côte d'Ivoire et le Soudan français. Aucun chiffre n'a pu être obtenu pour le Dahomey, le Niger, la Mauritanie et la Haute Volta qui ont une population totale de 7'430'000 personnes. Néanmoins, la majorité des travailleurs salariés d'Afrique Occidentale Française sont inclus dans le chiffre du tableau: selon une statistique officielle citée dans "Le développement de l'économie de marché en Afrique tropicale" (Nations Unies 1954), le nombre total de travailleurs salariés est de 244 300 pour l'Afrique tropicale en 1947.
14. 1947 (Pierre Naville: "Données statistiques sur la structure de la main d'oeuvre salariée et de l'industrie en Afrique Noire" Présence Africaine, 13, Paris, 1952)
15. 1951 (source: voir 10)
16. 1947 (Rapport du gouvernement britannique au Conseil de surveillance des Nations Unies). Selon estimations, "culture du cacao" et-services publics-sont les deux catégories les plus importantes.
17. 1954 (Rapport annuel du Gouvernement français à l'Assemblée générale des Nations Unies sur l'administration du Togo placé sous la tutelle de la France, année 1954. Paris, 1955)
18. 1954 (Rapport annuel … sur l'administration du Cameroun ... année 1954, Paris, 1955)
19. Non compris le Togo et le Cameroun sous administration britannique, ni la Somalie.

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   <title>Institut Marcel Liebman (BE)</title>
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   <published>2011-09-07T11:05:47Z</published>
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   <title>Jours d&apos;été à Utøya - Dan Gallin (2011)          </title>
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   <published>2011-09-30T18:38:41Z</published>
   <updated>2011-09-30T20:38:25Z</updated>
   
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<em><strong>Jours d'été à Utøya</strong></em> 

<em><strong>par Dan Gallin</strong></em>



Je n'oublierai jamais les jours d'été que j'ai passé à Utǿya en 1955, cette petite île proche d'Oslo dont les syndicats norvégiens avaient fait cadeau à la Jeunesse travailliste pour lui servir de centre d'études et de loisirs. 

J'étais arrivé en Europe en mars 1953, de retour des Etats-Unis où, étudiant, j'avais découvert le socialisme sous la forme d'une dissidence trotskiste. La brillante explication du monde, l'histoire à la fois héroïque et tragique du "Vieux" et de son mouvement, avait saisi mon imagination et mes émotions, si bien que je m'étais fait remarquer par les autorités, qui m'avaient donné un délai d'un mois pour quitter le pays. 

Nous voici donc, avec ma compagne, qui appartenait à la même formation, en Europe, où il fallait d'abord prendre pied. En été 1955 nous étions prêts à découvrir la Scandinavie, bastion de la social-démocratie, suspecte à nos yeux. 

A Oslo, nous avions trouvé la Jeunesse travailliste dans l'annuaire. Nous sommes arrivés  sans préavis dans le bureau du responsable présent, qui était le secrétaire général, pour lui expliquer que nous étions des membres de la jeunesse socialiste américaine et que nous étions à la recherche des socialistes norvégiens pour discuter du socialisme. Le camarade norvégien nous regarda un moment qui nous paraissait long, puis il nous dit: "vous tombez bien, notre cours d'été vient de commencer. Tout à l'heure on peut vous y amener, vous pouvez rester avec nous la semaine. C'est à Utøya, une petite île près d'Oslo, vous allez voir."

A Utøya, il y a un bâtiment central pour la logistique (repas, douches, salles de cours) et tous les participants logeaient dans des tentes, un peu partout mais surtout sur une prairie en face du bâtiment. On nous avait attribué une tente, mais nous passions la plupart de notre temps avec les jeunes norvégiens. J'ai passé une nuit entière à discuter avec Reiulf Steen, plus tard ministre des affaires étrangères et premier ministre, très engagé dans l'aide aux mouvements de résistance aux dictatures d'Amérique latine. Nous discutions de l'URSS, de sa nature sociale et politique, et du stalinisme,  une nuit n'y avait pas suffi. 

Nous avion côtoyé des centaines de jeunes gens socialistes, pleins d'énergie, de joie, d'humour, de volonté. Des jeunes gens fils et filles du soleil de minuit qui, dans l'été norvégien, ne se couche jamais. Des jeunes gens ordinaires, citoyens comme les autres dans une démocratie sociale. Ils n'étaient pas des révolutionnaires professionnels, mais ils étaient décidés à changer le monde. Il y en avait autant sur cette petite île, sinon plus, que dans tout notre groupuscule américain. Nos camarades américains que nous venions de quitter, n'étaient pas moins engagés et courageux, mais nous avions découvert quelque chose que nous ne connaissions pas: un mouvement de masse de jeunes socialistes. 

C'est ce mouvement que Anders Behring Breivik, un militant fasciste, a attaqué le 22 juillet dernier. Après avoir fait exploser une bombe dans le quartier du gouvernement à Oslo qui a fait huit morts, il a débarqué sur l'île déguisé en policier, a fait rassembler les jeunes présents et a commencé à tirer sur des jeunes gens sans défense et très loin d'imaginer ce qui allait leur arriver. A Utøya, Breivik a fait 69 morts en une heure et demie. 

Le premier ministre norvégien, Jens Stoltenberg, qui est également le chef du Parti travailliste, a déclaré que ce massacre constituait un attentat contre la démocratie et la société ouverte, et que la Norvège ne plierait pas. En réalité, Il s'agit plus précisément d'un attentat contre le mouvement ouvrier norvégien. Breivik a été tout à fait explicite: il fallait cibler le mouvement travailliste coupable de "marxisme culturel", et le frapper dans ce qu'il avait de plus précieux, sa jeunesse, pour le punir d'avoir trahi la nation en favorisant son "islamisation". D'ailleurs, à quelques heures près, Stoltenberg lui-même, et Gro Harlem Brundtland, ancienne première ministre, qui avaient visité Utøya le même jour pour participer aux débats, auraient très bien pu se trouver parmi les victimes. 

Nous devrions nous inquiéter davantage de ce qui nous arrive, à nous socialistes, en Europe du Nord. Le 28 février 1986, Olof Palme, premier ministre de Suède, était assassiné. Il s'était rendu avec sa femme Lisbet au cinéma, comme d'habitude sans garde de corps. A 23:20, alors qu'ils rentraient à pied, un homme s'approcha par derrière et tira deux coups de revolver: le premier blessa Palme mortellement, le deuxième blessa Lisbet qui survécut. L'assassin s'enfuit et ne fut jamais retrouvé. Un homme fut arrêté, condamné, puis relâché en appel. Les motifs de l'assassinat, et ses commanditaires éventuels, ne furent jamais identifiés. L'enquête de la police, qui dura des années, n'aboutit pas.  

Issu d'une famille de la haute bourgeoisie, Palme était un "traître à sa classe" et la droite suédoise lui voua une haine intense. Au gouvernement depuis 1965, deux fois Premier Ministre (1969-1976 et 1982-1986), président du Parti social-démocrate de 1969 à 1986, il renforça encore davantage l'Etat social et le pouvoir des syndicats face au patronat. En politique étrangère, il était le seul chef d'Etat occidental à s'opposer à la guerre du Vietnam. Il s'opposa également à l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, au coup d'Etat de Pinochet en 1973 et généralement, tout au long de son parcours, aux dictatures militaires d'Amérique latine, aux dictatures fascistes en Europe et au régime d'apartheid en Afrique du Sud. Sans être vraiment de la gauche du Parti il a souvent été décrit comme un "réformiste révolutionnaire".

L'assassinat de Palme a été un tournant dans l'histoire de notre mouvement. Aucun de ses successeurs n'a eu son charisme, son intelligence politique et son audace. Le PS suédois baissa son profil. Sa modération lui a d'ailleurs probablement coûté le pouvoir: il a perdu deux élections législatives de suite depuis 2006. Il est moins présent internationalement et, de ce fait, l'Internationale socialiste a perdu un peu plus du peu d'influence qui lui restait. Palme vivant, la capitulation de la social-démocratie devant le néo-libéralisme et la pantalonnade de la "troisième voie" de Blair et Schröder était plus difficile. Si l'assassinat de Palme avait été le résultat  d'une conspiration de droite, celle-ci aurait atteint ses objectifs. 

Il pouvait en être autrement. En 1998, le Parti suédois s'était ressaisi. Il avait une étoile montante: née en 1957, Anna Lindh était brillante présidente de la Jeunesse socialiste de 1984 à 1990,  parlementaire dès 1982, Ministre de l' Environnement en 1994, Ministre des Affaires Etrangères en 1998. Elle était de la même trempe que Palme et il était prévu qu'elle succède au terne bureaucrate Göran Persson comme chef du gouvernement et du Parti.  

Mais l'assassin veillait. Dans l'après-midi du 10 septembre 2003 Anna Lindh était en train de faire ses courses dans un grand magasin de Stockholm, évidemment sans gardes du corps, lorsqu'un homme lui enfonça un couteau dans la poitrine, l'estomac et le bras. Malgré les efforts  de l'hôpital, le lendemain, à 05:29, elle était  morte. 

L'assassin était rattrapé le 24 septembre: Mihailo Mihailovič, né en Suède de parents serbes, très remonté contre le gouvernement suédois pour avoir soutenu l'OTAN au Kosovo. Après différentes péripéties judiciaires, et ayant été reconnu comme psychologiquement dérangé, il était condamné à prison à vie. 

Après la Suède, bastion historique du socialisme nordique, c'est aujourd'hui le tour de la Norvège, seul pays nordique à avoir encore un gouvernement social-démocrate défendant sur le plan international des causes progressistes, et à défendre l'Etat social. Encore une fois, un fou isolé a frappé. 

Un fou isolé? C'est surtout l'extrême-droite qui le prétend. Car, évidemment, pour sauver les idées de l'extrême droite, il est essentiel de mettre le maximum de distance entre l'idéologie véhiculée par ses partis et les actes criminels que cette même idéologie inspire. Il faut faire croire que le fascisme est une opinion, et non un crime, que les organisations d'extrême droite regroupent de braves citoyens alors qu'il sont des pépinières de Breivik, qui peuvent sortir à tout moment, n'importe ou, armés jusqu'aux dents, pour semer la mort. 

Dans son interview dans Le Matin Dimanche du 31 juillet, Oskar Freysinger répond au journaliste, qui lui fait remarquer que plusieurs thèses de Breivik recouvrent les siennes, ou celles de l'UDC, et lui demande s'il partage ses idées:  "Pensez-vous qu’il y aura moins d’attentats terroristes et de fous si on me force à me taire? Ce sera pire!" Il faut comprendre cette réponse comme une menace.














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   <title>Le parti de la dernière chance - Dan Gallin (2011)</title>
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   <published>2011-10-20T12:57:13Z</published>
   <updated>2011-10-22T18:41:59Z</updated>
   
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      <![CDATA[Le Centre Praxis de Moscou (<a href="http://www.praxiscenter.ru/about_us/francais">http://www.praxiscenter.ru/about_us/francais</a>)a entrepris de traduire et d'éditer en russe le livre de Wilebaldo Solano: "Le POUM: Révolution dans la guerre d'Espagne". Dans sa préface pour l'édition russe, Dan Gallin décrit le contexte international, le mouvement socialiste révolutionnaire en Europe dont le POUM faisait partie et son intervention dans la guerre d'Espagne.









<em><strong>Wilebaldo Solano: "Le POUM: Révolution dans la guerre d'Espagne"</strong></em>

<em><strong>Préface à l'édition russe, par Dan Gallin</strong></em>


                                <em>Tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle
 

                                                                                                           Albert Camus</em> <em><strong>Le Parti de la dernière chance</strong></em>

Le Centre Praxis a un immense mérite d'avoir traduit et édité le livre de Wilebaldo Solano: "Le POUM: Révolution dans la guerre d'Espagne". Cette guerre est un événement charnière dans l'histoire du mouvement  ouvrier. C'était la première et la dernière bataille rangée du prolétariat européen contre le fascisme. Parmi les résistances, elle était la plus grande, la plus longue et celle qui a exigé les plus grands sacrifices.  Elle est entourée de mythes qui obscurcissent sa signification et le plus délétère de ces mythes concerne le rôle de l'URSS et de l'Internationale communiste, la Comintern.  Selon le mythe, l'URSS, par son soutien à la République espagnole, aurait été le principal rempart contre le fascisme. La réalité est tout autre: c'est l'histoire cachée de la révolution espagnole, que le soutien de l'URSS à la République a permis d'étrangler, ouvrant ainsi la voie au fascisme. Le livre de Solano documente cette réalité. Il était particulièrement important de rendre cette histoire accessible aux lecteurs russes,  et c'est une revanche historique que ce livre paraisse à Moscou, d'où sont partis, en 1936, les assassins de la révolution. 

Il est également important de rappeler le contexte politique international, qui est celui du mouvement socialiste révolutionnaire indépendant, en Europe et au delà. Le POUM faisait en effet partie d'un mouvement plus vaste, qui cherchait à dépasser les limites de la social-démocratie et du communisme stalinien. Les prolongements de ce mouvement existent encore sous différentes formes, en partie dans les partis socialistes, en partie dans des organisations indépendantes qui transmettent la mémoire historique, afin qu'elle puisse servir à de nouvelles luttes. En Espagne, c'est la Fondation Andreu Nin, en Russie le Centre Praxis. Ils ne sont pas seuls.  


Le POUM apparaît dans l'histoire à un moment où le mouvement ouvrier international vient de subir, en Europe, ses plus graves défaites. En 1935, lorsque le Bloc Ouvrier et Paysan (BOC) et a Gauche Communiste Espagnole (ICE) fusionnent pour créer un nouveau parti révolutionnaire en Espagne, le fascisme avait déjà triomphé en Italie, au Portugal, en Allemagne et en Autriche.

En Italie, Mussolini  brise l'opposition démocratique, la gauche et les syndicats et crée le prototype de l'Etat fasciste dès 1925. Au Portugal, la grève générale insurrectionnelle lancée par la CGT en 1934 contre "l'Estado novo" de Salazar, est réprimée par l'armée. En Allemagne, Hitler prend le pouvoir en 1933 sans rencontrer de résistance. Les partis ouvriers, social-démocrate et communiste, disposent chacun de milices paramilitaires qui ne bougent pas. Le Parti communiste combat en priorité les social-démocrates, et ceux-ci s'accrochent à une légalité qui est en train de disparaître.  Ils se retrouveront dans les camps de concentration nazis dès mars 1933. En février 1934, la milice socialiste autrichienne, le Schutzbund,  se bat contre le coup d'Etat de Dollfuss, sans avoir reçu d'ordres, par refus de se laisser désarmer. Elle est écrasée quand l'armée intervient avec son artillerie aux côtés de la milice fasciste. 

En Espagne aussi la grève générale d'octobre 1934 et la révolte des Asturies, réprimée par des troupes commandées – déjà - par  le général Franco, fait partie de ces luttes ouvrières révolutionnaires des années 1930 contre une droite autoritaire et contre la montée du fascisme. 

Le mouvement ouvrier des années 1930 était divisé en deux grands blocs, la social-démocratie et les communistes, mais ils ne sont pas seuls. Des courants socialistes révolutionnaires indépendants se manifestent dès la fin de la première guerre mondiale. Ils proviennent en partie des oppositions socialistes anti-militaristes et internationalistes de la guerre 1914-1918, qui refusent cependant d'adhérer à la Comintern, constituée en mars 1919, dans la plupart des cas par refus des 21 conditions d'adhésion. Par la suite l'immobilisme et le légalisme des grands partis social-démocrates face à la menace fasciste crée de nouvelles scissions sur leur gauche. 

A noter dans ces premiers regroupements des socialistes de gauche, le rôle des organisations socialistes russes, ukrainiennes et géorgiennes, déjà contraintes à l'exil: les mencheviks de différentes tendances, notamment les internationalistes de Martov, le Bund des travailleurs juifs, les SR de gauche,  les SR d'Ukraine et d'Ukraine subcarpathique, les Géorgiens avec Tseretelli, Zhordania et Ramishvili, assassiné à Paris en 1930 par un agent du NKVD.  

Les syndicalistes révolutionnaires en Espagne (CNT), qui avaient adhéré à l'Internationale syndicale rouge (ISR) lors de sa constitution en 1921, la quittèrent dès 1922, pour reconstituer l'Association internationale des Travailleurs (AIT) en Internationale syndicale anarcho-syndicaliste. Andreu Nin, qui avait participé au congrès de fondation de l'ISR comme délégué de la CNT, rejoint le Parti  communiste de l'URSS, devient secrétaire général adjoint de l'ISR de 1921 et le reste jusqu'en 1927 lorsqu'il rejoint l'Opposition de gauche. En France, des syndicalistes révolutionnaires qui avaient rejoint le PC, notamment Pierre Monatte et Alfred Rosmer, en sont exclus en 1924 et fondent La Révolution prolétarienne, en rupture avec le Comintern.
 
La troisième source du socialisme révolutionnaire est celle des oppositions communistes, surtout après la "bolchévisation" lancée par Staline en 1924 qui aboutit à la subordination totale des partis communistes au Parti-Etat soviétique et entraîne des vagues successives d'exclusions.

 La résistance politique à la prise de pouvoir par Staline dans le Parti communiste de l'URSS donne lieu à deux tendances principales qui ont des prolongements internationaux: "l'Opposition de gauche", qui se manifeste dès 1923, animée par Trotsky, devient un courant international en 1930, dont l'ICE fait partie. Elle se transforme en 4ème Internationale en 1938. D'autre part, "l'Opposition de droite", qui soutient Boukharine, devient à son tour un courant international en 1930, fortement implanté en Allemagne, en Suède et aux Etats-Unis. Le BOC, sans y adhérer, en est proche. 

 De 1923 à 1932 le regroupement international de la gauche socialiste et de ses courants révolutionnaires est  faite de scissions et de fusions successives, au fur et au mesure que la crise des grands partis, social-démocrate et communiste, s'approfondit, et que l'issue de ces crises devient inatteignable dans le cadre de ces partis. Après l'échec des tentatives de reconstitution de l'unité ouvrière se pose la question d'une nouvelle Internationale.

Le Centre marxiste révolutionnaire international se crée en 1932 à l'initiative du Independent Labour Party (ILP) britannique, qui en assure le secrétariat. Il s'appelle par la suite Bureau International de l'Unité Socialiste Révolutionnaire mais reste plus connu sous le nom de Bureau de Londres. Il rassemble des partis de treize pays, issus, d'une part, de scissions de la gauche de la social-démocratie, tels que le Parti socialiste ouvrier allemand (SAP)  ou, en France, la Gauche révolutionnaire de la SFIO (qui en 1938 devient le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP)), d'autre part, de scissions des partis communistes, tels que le Parti socialiste de Suède, ou l'Opposition communiste (KPO) en Allemagne.  Le POUM en devient membre lors de sa formation en 1935. Le Parti travailliste norvégien est le seul parti ouvrier, très majoritaire dans son pays, qui adhère en bloc, mais il rejoint l'Internationale socialiste en 1933. 

Edo Fimmen, secrétaire général de la Fédération internationale des travailleurs des transports (ITF), est membre du Parti socialiste indépendant (OSP) des Pays-Bas, affilié au Bureau. Sous sa direction, l'ITF affrète des navires qui rompent le blocus des Asturies pendant la guerre civile en Espagne..  

Les partis du Bureau de Londres sont divisés sur la question du Front populaire ou Front d'unité ouvrière. Ils  appellent à l'unité des partis socialistes et communistes contre la montée du fascisme, rejoignant ainsi Trotsky, mais un rapprochement avec le mouvement trotskiste échoue: la majorité des partis du Bureau, dont le POUM, s'oppose à la création d'une nouvelle Internationale. La majorité de ces partis, aux origines et politiques hétérogènes, considère que la fondation d'une Internationale serait prématurée, et qu'elle ne saurait de toute façon pas s'appuyer sur les groupuscules trotskystes. Trotsky lance des polémiques contre le "centrisme" du Bureau, en particulier contre Andreu Nin et la direction de l'ICE pour  avoir préféré la fusion avec le BOC à l'option trotskiste. 

Le coup d'Etat des généraux fascistes en Espagne en juillet 1936, qui déclenche la révolution en Catalogne et la guerre civile dans tout le pays, change radicalement la situation politique de la gauche révolutionnaire. Après les batailles perdues contre le fascisme dans toute l'Europe, voici que s'ouvre un nouveau front, une bataille que le mouvement ouvrier peut gagner. 

Pour le POUM, et dans une certaine mesure pour la CNT et pour la gauche du PSOE, la guerre et la révolution sont indissolublement liés: sans révolution, la guerre ne pouvait être gagnée. Dès lors, le POUM devient le parti autour duquel s'organisa l'activité du Bureau de Londres et de ses partis membres. Dès le mois de juillet, des volontaires affluèrent de toute l'Europe et de plus loin pour se battre, socialistes révolutionnaires, communistes dissidents dans les milices du POUM, anarchistes dans les milices de la CNT. Même des membres des PC rejoignent ces milices, qui étaient les premières à combattre, puisque les Brigades internationales ne seront organisées par le Comintern qu'à partir du mois d'octobre, quand Staline se rend compte qu'une révolution est possible en Espagne et qu'elle risque de lui échapper. 

On estime que près de 700 volontaires internationaux, d'au moins 28 pays, rejoignirent les unités du POUM, provenant pour la plupart des partis du Bureau, mais aussi d'autres, notamment trotskistes de différents pays. Plus de la moitié des internationaux étaient des Allemands, principalement du KPO et du SAP. Une centaine environ de volontaires britanniques du ILP combattirent en Espagne, dont la moitié dans les milices du POUM (George Orwell était le plus connu d'entre eux), d'autres avec les Brigades internationales ou des unités de la CNT. Une vingtaine d'Italiens (socialistes maximalistes, bordigistes et trotskistes) combattirent avec le POUM. 

A partir des mois d'août et de septembre 1936, des socialistes révolutionnaires rejoignent aussi les milices de la CNT.  Le Bataillon Matteotti, commandé par Carlo Rosselli, dirigeant du mouvement socialiste Giustizia e Libertà (GL), et par l'anarchiste Camillo Berneri, combat avec la Colonne Ascaso de la CNT sur le front d'Aragon. Il était composé d'Italiens de différentes tendances (anarchistes, républicains, maximalistes, "giellistes" (GL), communistes) et remporta une bataille importante au Monte Pelado en août 1936. A la radio de Barcelone, Rosselli lance: "Oggi in Spagna, domani in Italia".

Cependant, Staline et le Parti communiste espagnol à ses ordres, sont décidés à détruire les forces révolutionnaires susceptibles de prendre la direction d'une révolution ouvrière qui pouvait servir d'exemple alors que Staline était en train de liquider ce qui restait de la Révolution russe. Le premier procès de Moscou a lieu en août 1936. Dès octobre, les staliniens commencent leurs agressions contre les poumistes, les accompagnant d’une campagne de calomnie et de diffamation monstrueuse. 

L'URSS est en position de force: alors que les démocraties occidentales refusent leur aide à la République, elle reste le seul pays, avec le Mexique, à lui apporter une aide militaire, assortie de conditions politiques qui finissent par paralyser les institutions de l'Etat. Le PCE, insignifiant au début de la guerre civile, investit les leviers du pouvoir: la police et l'armée, aidé par les spécialistes envoyés par l'URSS. L'épreuve de force, ce sont les journées de mai 1937 à Barcelone, auxquelles Solano consacre un chapitre de son livre. Un détachement policier sous commandement communiste tente de prendre le contrôle de la centrale téléphonique tenue par la CNT. Les cénétistes se défendent, et la ville entière se soulève. Le POUM se joint aux cénétistes, mais la direction nationale de la CNT, qui participe au gouvernement de la République, impose la cessation des combats. Dès lors, le rapport de force change, les staliniens reprennent l'initiative, obtiennent la démission de Largo Caballero et son remplacement par Negrin, socialiste mais collaborateur des communistes. Plus rien ne s'oppose à la répression.

Robert Louzon, syndicaliste français de la Révolution prolétarienne, dans son étude sur les Journées de mai, citée par Pierre Broué, se déclare frappé de l'écrasante supériorité des ouvriers en armes, maîtres, pratiquement sans combat, des neuf dixièmes de la ville. Mais il souligne que cette force ne fut utilisée que pour la défensive. Pierre Broué conclut: "Il est certes permis de penser que la réaction spontanée des travailleurs de Barcelone pouvait ouvrir la voie à un nouvel élan révolutionnaire, et qu'elle était l'occasion de renverser la vapeur. L'historien se contentera de constater que les dirigeants anarchistes ne l'ont pas voulu et que ceux du POUM. n'ont pas cru le pouvoir." C'était la dernière chance de la révolution.

La répression déclenchée par le NKVD et les communistes espagnols à partir de mai 1937 contre le POUM et la gauche anti-stalinienne frappe les volontaires internationaux avec violence. Les tueurs du NKVD assassinent le marxiste révolutionnaire autrichien Kurt Landau, conseiller du POUM, Bob Smillie du ILP, le socialiste Marc Rhein, fils du dirigeant menchevik Rafael Abramovitch, les trotskistes Erwin Wolf, Hans Freund et Goffredo Rosini, un proche de Gramsci exilé au Brésil,  George Tioli, un agent du Comintern entré en dissidence,  Alberto Besouchet, militaire brésilien proche des trotskistes et volontaire des Brigades internationales, les anarchistes Camillo Berneri et Francesco Barbieri, parmi d'autres.

De nombreux internationaux sont arrêtés et détenus dans les prisons privées du NKVD, les "tchekas". Certains purent s'échapper, d'autres sont relâchés grâce aux campagnes internationales du Bureau de Londres et de ses partis membres qui envoyèrent plusieurs missions, de partis de l'Internationale socialiste, de comités de solidarité réunissant intellectuels, syndicalistes et dirigeants politiques de divers horizons de gauche, notamment en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis..  D'autres encore sont arrachés aux "tchekas" par des commandos socialistes et anarchistes.  La situation  des exilés,  Allemands, Autrichiens, Italiens et autres, qui ne pouvaient prétendre à une protection diplomatique, même toute relative, est particulièrement  difficile.    

Le sort des militants du POUM ne fut guère plus facile.  Environ un millier de militants du POUM sont arrêtés, une cinquantaine assassinés, dont Andreu Nin, enlevé et torturé à mort le 20 juin 1937. Après la dissolution des unités militaires du POUM, ses miliciens versés dans les unités sous commandement communiste sont assassinés ou envoyés au front dans des missions suicidaires, mais d'autres sont accueillis dans des unités commandées par des cénétistes ou socialistes de gauche, où ils purent survivre. Un procès des dirigeants du POUM organisé par le NKVD en 1938, qui devait être un "procès de Moscou en Espagne" et qui devait confirmer leur "complicité avec les franquistes", tourne court:  Andreu Nin était mort sous la  torture sans signer des "aveux", les accusés résistent et deviennent des accusateurs, des dirigeants socialistes et anarchistes témoignent en leur faveur et la campagne internationale de solidarité dans toute l'Europe et aux Etats-Unis finit par discréditer le coup monté du NKVD. 

Des militants cénétistes et anarchistes subissent également la répression du NKVD et des communistes espagnols. Ainsi, douze membres des Jeunesses libertaires sont trouvés assassinés au bord de la route, y compris Alfredo Martinez, secrétaire du Front de la Jeunesse révolutionnaire, constitué par la Jeunesse communiste ibérique, dont le secrétaire était Wilebaldo Solano, et les Jeunesses libertaires. 

La répression contre le POUM, les anarchistes et leurs camarades internationaux se passe en marge des autorités de la République, impuissantes. En août, une délégation conduite par James Maxton, député du ILP,  enquête sur les accusations lancées contre le POUM et la disparition d'Andreu Nin. Manuel Irujo, Ministre de la Justice (nationaliste basque), leur déclare que la police était devenue "quasi indépendante" et qu’elle était en réalité sous le contrôle d’éléments communistes étrangers. Une autre délégation conduite par John McGovern, également député du ILP, en décembre, reçoit la même réponse de Juliàn Zugazagoitia,  Ministre de l’Intérieur (socialiste): "Nous avons reçu l’aide de la Russie et nous avons dû permettre certains actes qui ne nous plaisaient pas".

En 1939 le "gouvernement de la victoire" de Juan Negrin  perd la guerre. Barcelone tombe le 26 janvier et la résistance armée cesse en Catalogne le 9 février. Les prisonniers du POUM craignaient de tomber aux mains des franquistes, mais le Ministre de la Justice, le socialiste González Peña, les libère à l'avant-veille de la chute de Barcelone. Ils réussissent à passer en France, où ils sont attendus par des militants du PSOP. 

Alors que le front républicain s'effondre, Negrin et les communistes appellent à la résistance à outrance. Le 12 mars,  Negrin, ses conseillers soviétiques et l'état-major communiste s'enfuient par avion. Franco proclame la fin de la guerre le 1er avril 1939.  

On est à cinq mois de la deuxième guerre mondiale. L'URSS avait progressivement diminué son aide militaire à la République à partir de l'été 1938, amorçant le tournant dans sa politique extérieure qui aboutit à la signature du pacte Molotov-Ribbentrop le 23 août 1939.  L'armée allemande envahit la Pologne le 1 septembre, suivie par l'armée soviétique le 17 septembre. 

Le Bureau de Londres est dissout en 1939. Il avait fait de la lutte contre la guerre un axe principal de sa politique. La révolution espagnole avait clarifié les enjeux et lui avait donné une nouvelle dimension. 

Au congrès du Bureau à Bruxelles, en octobre 1936, Fenner Brockway du ILP avait déclaré: "La révolution espagnole deviendra la révolution européenne. Cela peut paraître utopique, mais, à la suite du développement de la situation en Espagne, alors que la Russie soviétique menace de déchirer le Pacte de Non-intervention, il est indispensable que nous soyons prêts pour une révolution sociale qui s'étendra au delà des frontières." 

Brockway poursuit: "Dans la classe ouvrière, comme résultat de la lutte héroïque de nos camarades espagnols, il y a une renaissance de l'esprit révolutionnaire (…) En ce moment même, des événements, du processus historique, du mouvement général de la classe ouvrière, s'élèvent des forces qui créeront une nouvelle Internationale révolutionnaire (…) Je dis à ce Congrès qu'il peut aussi être vrai que ce qu'a été la révolution sociale en Russie à la naissance de la Troisième Internationale, la Révolution Sociale en Espagne le sera à la naissance d'une nouvelle Internationale révolutionnaire." 

C'était aussi la perspective du POUM. Comme l'écrit Solano plus tard, dans des termes moins exaltés, "Il fallait s'armer idéologiquement, politiquement et organisationellement afin de vaincre en Espagne et ainsi d'empêcher tout développement du fascisme en Europe en évitant une seconde guerre mondiale et en ouvrant des perspectives de libération pour le mouvement ouvrier européen."

En réalité, la révolution espagnole était isolée. En France, les grandes grèves de juin 1936 pouvaient laisser croire à une perspective révolutionnaire, mais le gouvernement du Front populaire y avait mis fin. Au socialiste révolutionnaire Marceau Pivert, membre du Bureau de Londres, qui affirmait en juin 1936 que "tout était possible ", Maurice Thorez, secrétaire général du PC français, répond que tout n'était pas possible et qu'il fallait "savoir terminer une grève". Dans le reste de l'Europe, rien de bouge. Aux Etats-Unis il y a certes un renouveau du mouvement ouvrier avec l'essor de la CIO mais sans conséquences  immédiates sur le plan international. 

S'il est néanmoins vrai que la révolution espagnole pouvait être la dernière chance d'une révolution européenne, il aurait fallu pour cela que la CNT s'engage pleinement avec le POUM. Nous avons vu que cela n'était pas le cas. A ce sujet, le récit de Solano sur l'entrevue des dirigeants du POUM avec ceux de la CNT du 3 mai 1937 (dans le Chapitre 4) est des plus instructifs. 

Mais il y a surtout, dans la politique du Bureau, une méconnaissance fatale d'un facteur nouveau: la puissance contre-révolutionnaire de l'URSS. Or, c'est là le facteur décisif pourquoi le rapport des forces à l'échelle mondiale est loin d'être aussi favorable à la révolution espagnole en 1936 qu'il l'était en 1917-19 à la révolution russe

Le congrès de Bruxelles, où Julian Gorkin représentait le POUM, salue l'aide militaire de l'URSS, tout en mettant en garde contre la "colonisation de la classe ouvrière espagnole en échange d'armes". On sait ce qu'il en est advenu. Le congrès adopte aussi, contre une minorité, le mot d'ordre de la "défense de l'URSS" en tant que seul pays "dont le système économique repose sur la collectivité de la société et par cela représente un obstacle considérable pour la stabilisation de l'impérialisme mondial". 

 Enfin, le congrès ne parvient pas à prendre position sur le procès de Moscou d'août 1936,  malgré l'intervention de la déléguée de l'Ecole émancipée, qui fit remarquer par ailleurs qu'il ne subsistait plus grande chose des "acquis de la Révolution d'Octobre" qu'il vaille la peine de défendre. La discussion sur la "question russe" est reportée au prochain congrès qui devait se réunir, sur invitation du POUM, à Barcelone, au printemps 1937.  

Des partis comme le KPO allemand de Brandler et Thalheimer, dont des membres combattirent pourtant dans les milices du POUM, refusa de condamner les procès de Moscou jusqu'au quatrième, celui de mars 1938, dont le principal accusé était leur camarade Boukharine. 

En réalisant dès 1935 une fusion des oppositions communistes "de gauche" et "de droite", le POUM avait anticipé sur une situation de fait qui avait fini par s'imposer aux révolutionnaires des années 1940 et 1950: les oppositions de "gauche" et de "droite" représentaient en réalité ensemble une gauche dans la tradition marxiste contre le stalinisme qui, loin de représenter un "centre", construisait en fait un système politique et économique aux mains d'une nouvelle classe qui n'avait plus rien de commun avec le socialisme.  Les mouvements, comme les personnes, n'apprennent que par expérience, et l'expérience de la contre-révolution stalinienne en Espagne fut une leçon décisive, mais très cher payée, pour le mouvement socialiste.

La défaite de la révolution espagnole, qui entraîne celle de la République, clôt une période dans l'histoire du socialisme révolutionnaire, celle qui commence avec les retombées politiques de la première guerre mondiale.  

Laissons l'épilogue à Willy Buschak, l'historien du Bureau de Londres:

"Le fait que la guerre civile en Espagne ne pouvait conduire à la relance espérée pour les socialistes de gauche en Europe était dû en grande partie à des facteurs hors de leur portée. Finalement l'issue de la guerre civile a été décidée à Londres, Paris et Moscou, seul le poids concentré de l'ensemble du mouvement ouvrier européen aurait pu faire pencher la balance. Mais les grandes Internationales syndicales et politiques du mouvement ouvrier n'y étaient pas prêtes. Le Comintern et sa section espagnole portaient la responsabilité d'une politique qui avait brisé l'élan de la résistance anti-fasciste en réprimant avec violence les tendances social-révolutionnaires. D'une Espagne ou la révolution gisait étranglée, aucun renouveau  du mouvement européen, comme l'espéraient les socialistes de gauche, ne pouvait plus repartir.  

"Tout ce que le Bureau de Londres pouvait faire à partir de là était de préserver ses cadres, de les former et de les préparer pour la nuit, longue et profonde, de la deuxième guerre mondiale qui les attendait, en essayant de faire survivre le plus possible l'esprit socialiste pendant la guerre." 




<em><strong>Références</strong> </em>


Willy Buschak: Das Londoner Büro – Europäische Linkssozialisten  in der Zwischenkriegszeit, Internationaal Instituut  voor Sociale Geschiedenis, Amsterdam, 1985

Andy Durgan: International Volunteers in the POUM Militias, Fundación Andreu Nin, Edición digital, 2004

Reiner Tosstorf: Die POUM in der spanischen Revolution, ISP, Köln,  2006

Stefanie Prezioso, Jean Batou, Ami-Jacques Rapin (ed.): Tant pis si la lutte est cruelle – Volontaires internationaux contre Franco, Editions Syllepse, Paris, 2008


DG. 13.10.2011
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   <title>La syndicalisation des travailleur/ses du sexe - Thierry  Schaffauser (2011) </title>
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   <published>2011-12-24T17:32:01Z</published>
   <updated>2011-12-24T17:50:43Z</updated>
   
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      <![CDATA[<em><strong>eLa syndicalisation des travailleur·ses du sexe </strong></em>


<em>Mardi 6 décembre 2011, l’Assemblée nationale a réaffirmé sa position abolitionniste en matière de prostitution. Voici l’article de Thierry Schaffauser du syndicat des travailleur·ses du sexe, le STRASS. Article dans lequel il entend non seulement revenir sur les raisons de la création du syndicat, mais aussi sur les points de controverse qui l’opposent à une partie de la gauche en France</em>.

 

<strong>Pourquoi le modèle syndical ?</strong>

Depuis 1973 et la création de Coyote en Californie, les travailleu·ses du sexe s’organisent au sein d’associations. Les premières revendications portaient sur la décriminalisation du travail sexuel appelé encore alors prostitution. Mais très vite, le thème du travail apparaît. Dès la fin des années 1970, l’activiste Carol Leigh crée le terme sex work, qui fut repris et traduit internationalement par l’ensemble des travailleu·ses du sexe activistes. 

Ainsi, une des premières luttes menées par les travailleu·ses du sexe est la reconnaissance du travail sexuel comme un travail. C’est une étape essentielle pour changer notre statut, accéder de façon effective à des droits et ne plus être considéré·es comme des inadapté·es sociaux·les à réinsérer. Les travailleu·ses du sexe ne veulent pas de la charité chrétienne aujourd’hui organisée autour des associations abolitionnistes financées par l’Etat. Nous voulons des droits pour être indépendant·es. 

Le qualificatif de victime qu’on nous impose n’a rien d’émancipateur mais n’est qu’un outil pour nous maintenir dans un statut de minorité légale, qui nous pathologise, et sans possibilité de nous exprimer par nous-mêmes. Pour beaucoup, le travail sexuel ne serait pas un travail mais une violence à abolir. Ces gens confondent rapport sexuel consenti et viol, migrations et traite des êtres humains, et le travail avec l’esclavage. Ils soutiennent ces amalgames en expliquant que dans un système capitaliste et patriarcal le libre choix n’existe pas. Nous sommes d’accord que le concept de choix est un concept libéral et qu’il ne décrit pas la réalité vécue par la plupart des travailleurs. Mais cela est vrai pour tous les travailleurs et pas seulement les travailleu·ses du sexe. Il est alors surprenant que seuls les travailleu·ses du sexe soient accusé·es d’être complices du patriarcat et du capitalisme quand ils et elles luttent pour leurs droits, quand nous ne sommes pas accusées d’être des proxénètes(1), tandis que les autres travailleurs, eux, s’organiseraient pour leur émancipation. Cet argument du choix est en fait une stratégie pour nous exclure en justifiant notre incapacité politique et pour confisquer notre parole. Puisque nous ne pourrions choisir le travail sexuel, alors de bonnes âmes vont décider pour nous qu’il vaut mieux que nous travaillions à McDonalds parce qu’au moins ce n’est plus nous la « viande » qui est à vendre.(2) Ces personnes vont parfois jusqu'à utiliser l’expression de « viandards » pour décrire nos clients.(3) 

L’enjeu du mot « travail » pour les travailleurs du sexe est d’obtenir la décriminalisation et d’accéder aux droits associés à l’occupation d’un emploi. Les mouvements abolitionnistes répondent que l’usage du mot « travail » normaliserait ce qui serait toujours une violence et de l’exploitation du corps. En faisant une différence entre le travail sexuel et d’autres formes de travail, ils opèrent ainsi implicitement une négation de l’aspect violent et exploitant de tout travail. Les abolitionnistes qui refusent de reconnaître le travail sexuel comme travail tendent ainsi à comprendre la notion de travail comme facteur d’épanouissement personnel et qui serait différent de la violence et de l’exploitation. Pour les travailleurs du sexe, le mot travail ne cache ni l’exploitation ni la violence qui existent dans les industries du sexe, mais permet de trouver des solutions dans les lois protégeant les travailleurs et les mouvements syndicaux qui les défendent. Créer un syndicat, c’est donc nous soustraire au statut aliénant de victime, et inscrire notre lutte dans celle de l’ensemble des travailleurs, et comme une lutte de classe. 

 

<strong>Le droit de se syndiquer ?</strong> 

La Déclaration universelle des droits de l’homme proclame au paragraphe 4 de l’article 23 que : «Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts»(4). 

En France, le Syndicat du TRAvail Sexuel (STRASS)(5) s’est créé en mars 2009 afin de défendre les droits et intérêts des travailleu·ses du sexe. Ce nouveau syndicat a suscité la curiosité des médias et du public mais continue d’être ignoré par la plupart des autres organisations syndicales, les partis politiques et le mouvement social. Beaucoup vont jusqu'à questionner la légitimité du STRASS de se revendiquer comme syndicat. C’est par exemple ce qu’a exprimé l’organisation Alternative Libertaire (AL) dans un dossier consacré à la prostitution.(6) En réponse au STRASS, ils écrivent : 

« S’agit-il d’un syndicat de défense "de la légalité du travail sexuel" ou d’un "syndicat de défense des travailleurs et travailleuses du sexe" ? Nous pensons que le nom du syndicat est sans ambiguïté, il s’agit d’un syndicat de défense du " travail sexuel " et non de défense des travailleurs du sexe au sens où l’a entendu le mouvement ouvrier. Le Strass est un syndicat qui défend les intérêts d’une corporation de métier, c’est un syndicat de défense d’artisans du travail sexuel. Or, un syndicat de travailleurs au sens du mouvement ouvrier ne défend pas un métier, mais des travailleurs contre les abus des patrons. En ce sens, il ne pourrait y avoir de syndicat de travailleurs et de travailleuses du sexe que comme organisation de défense des personnes prostituées exploitées dans des réseaux de prostitution. »

Cette objection est intéressante à plusieurs niveaux et reprend les différents arguments entendus contre la syndicalisation des travailleu·ses du sexe. AL oppose tout d’abord la défense de la légalité du travail sexuel et la défense des travailleu·ses du sexe, comme si l’illégalité du travail sexuel pouvait être en fait dans l’intérêt des travailleurs. Pour le STRASS, et l’ensemble des organisations de travailleu·ses du sexe, la revendication de décriminalisation est une priorité parce que l’illégalité de notre travail est la première cause des abus et de l’exploitation et en aucun cas une barrière ou une protection contre ces problèmes. Défendre la légalité du travail sexuel, c’est donc défendre les travailleurs et travailleuses du sexe. 

AL affirme que le nom du syndicat serait sans ambigüité et défendrait le travail plutôt que les travailleurs. Pourtant, le STRASS n’est pas le seul syndicat qui porte dans son nom le mot « travail » au lieu de « travailleurs ». Il s’agit là d’un fait courant pour un syndicat : qu’on pense à la Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT), à la Confédération Générale du Travail (CGT) ou encore à la Confédération Nationale du Travail (CNT). Etonnamment, aucun de ces syndicats ne se voit interrogé sur sa légitimité à être un (vrai) syndicat défendant les travailleurs.

En concluant que le STRASS défend un métier et non des travailleurs contre des patrons, AL commet plusieurs erreurs. Il sépare les artisans des travailleur-se-s du sexe parce que sans patrons. Or, les travailleu·ses du sexe exerçant indépendamment d’un patron n’en sont pas moins des travailleurs, et ne sont pas épargnés par les oppressions et exploitations spécifiques de la part de l’Etat ou de parties tiers qui tirent profit de l’illégalité du travail sexuel. AL suppose que le STRASS ne comprend pas de membres salarié·es ou travaillant pour un patron, imaginant peut-être l’ensemble de l’industrie du sexe comme illégale ou sous la mainmise de mafias. En fait, les membres du STRASS travaillent dans différents cadres de travail, plus ou moins légaux, la notion de légalité ou d’illégalité étant souvent floue étant donné le nombre et la variété des lois encadrant les industries du sexe, et beaucoup de travailleurs du sexe, dont des membres du STRASS, peuvent donc avoir un employeur. C’est précisément parce que le STRASS a conscience des intérêts de classe différents dans l’industrie du sexe entre travailleurs et patrons que son adhésion est réservée aux travailleurs.

Enfin, AL suivant la même logique que l’Etat, confond salariat et proxénétisme. Ce qui est intéressant, c’est que cette confusion n’est faite que pour le travail sexuel, tandis que l’on pourrait considérer que tout patron est un proxénète que le travail soit sexuel ou pas. Cependant, en utilisant l’expression « personnes prostituées exploitées dans des réseaux de prostitution », AL utilise la confusion de la loi sur le proxénétisme et ne fait pas de distinction entre le travail salarié consenti et le travail forcé. AL semble analyser ainsi comme nous l’avons vu précédemment, le travail comme différent de l’exploitation (sexuelle), et nous fait retomber dans l’amalgame entre travail sexuel et esclavage, puisqu’il leur semble apparemment inconcevable, qu’on puisse être travailleu·se du sexe et salariéE, unE travailleu·se du sexe salarié·e étant manifestement obligatoirement victime d’un « réseau de prostitution ». 

En suivant cette logique, il est impossible que les travailleu·ses du sexe puissent s’organiser par eux/elles-mêmes. Nous devenons soit des esclaves qui devons être libéré·es, soit des artisans libéraux aux intérêts corporatistes et égoïstes auxquels il faudrait s’opposer. C’est une analyse très partagée au sein de la gauche, qui peut de cette façon ignorer les revendications des travailleu·ses du sexe, voire les combattre. Il ne leur suffit plus pour compléter et justifier leur combat contre les travailleu·ses du sexe que de prétendre que l’immense majorité des prostitué·es sont des victimes de la traite(7) en manipulant les chiffres du ministère de l’Intérieur(8). 

Paradoxalement, en reprenant à son compte la lutte contre la prostitution et les (faux) chiffres sur la traite, la gauche française permet de normaliser le renforcement des frontières et la répression des femmes et des étrangers. Nicolas Sarkozy, pour justifier sa loi contre le racolage passif (en 2003), n’a fait que répéter ce que les abolitionnistes et féministes disaient depuis des années, mais avec la cohérence du pragmatisme puisque lui au moins faisait quelque chose de concret contre le « problème ». Les travailleu·ses du sexe se sont alors retrouvé·es seul·es pour lutter contre le gouvernement. Il est en effet hors de question pour la gauche de mener des luttes communes avec les travailleu·ses du sexe, sous peine de reconnaître notre existence politique comme celle d’un acteur légitime dans le débat. 

 

<strong>Lutte contre l’exploitation </strong>

Les attaques d’AL et d’autres organisations contre la légitimité du STRASS visent à nous discréditer. Certains abolitionnistes utilisent parfois des expressions telles que « libéral-proxénète »(9) pour décrire le STRASS, afin de nier notre représentativité et sous-entendre que nous travaillerions dans l’intérêt de lobbys de proxénètes.

Les abolitionnistes ont donc une analyse complètement différente de celle du STRASS sur la lutte contre le libéralisme et le patronat dans les industries du sexe. Contrairement à ce que croient les abolitionnistes, le STRASS est contre le proxénétisme. Cependant, nous faisons une différence entre le proxénétisme de contrainte et le proxénétisme de soutien, car si la violence, la contrainte et les abus doivent rester pénalisés, l’aide à la prostitution criminalise les travailleu·ses du sexe davantage que nos exploiteurs. En confondant la décriminalisation du travail sexuel(10) avec la légitimation de l’exploitation, les mouvements abolitionnistes ne comprennent pas (ou font semblant de ne pas comprendre) que la prohibition ne lutte pas contre l’exploitation, bien au contraire. 

La prohibition signifie que nous n’avons aucun droit, et notamment aucun droit de recours aux prud’hommes, aucun moyen de nous défendre ou d’appeler la police lorsque nous sommes victimes de crime.(11) C’est donc la loi du plus fort, celle des patrons/proxénètes. La prohibition c’est le libéralisme, dont pourtant ils nous accusent. Les patrons font ce qu’ils veulent, étant très facile quand on est riche et puissant de corrompre la police, et de les envoyer arrêter les travailleurs du sexe et les migrants en priorité. Beaucoup des cas de proxénétisme en France concernent en fait des putes qui tombent pour aide à la prostitution d’autrui. C’est un crime de solidarité entre travailleurs dont on nous accuse et c’est exactement le sens des attaques politiques contre le STRASS, par exemple dans le procès qui nous oppose à Henriette Zoughebi. Dans sa lettre de soutien signée par des centaines de féministes, syndicats, et élus de gauche, il est rappelé que, selon le Code pénal, « le proxénétisme est le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit : 1° d’aider, d’assister ou de protéger la prostitution d’autrui »(12). Il est également dit, à charge contre le STRASS, « qu’en cela, ils facilitent, aident et promeuvent la prostitution d’autrui et commettent des agissements proxénètes. » Ils accusent ainsi le STRASS de proxénétisme parce que nous nous entraidons, alors qu’il faudrait que nous nous dissuadions les unEs les autres de travailler. 

C’est bien mal connaitre le STRASS, car le syndicat s’est toujours refusé à « aider » le travail sexuel de ses membres. Il est clair que notre lutte est syndicale et politique et que nous laissons les associations de santé communautaire fournir les services d’aide sociale et sanitaire. Le STRASS est souvent contacté par des clients qui recherchent des prostituées et nous avons toujours répondu que nous ne sommes pas une agence d’escortes. De même, nous informons nos membres sur leurs droits, l’accès aux services des associations de santé communautaire, mais nous ne leur indiquons pas la façon dont ils/elles doivent travailler. 

 

<strong>S’organiser </strong>

En seulement 2 ans, le STRASS est passé de 200 à 500 membres, avec des fédérations dans 13 villes. Son relatif succès peut s’expliquer par une histoire militante plus ancienne concentrée autour des associations de santé communautaire. En s’appuyant sur les organisations déjà existantes, le STRASS a réussi à communiquer auprès de centaines de travailleu·ses du sexe, malgré un isolement accru par la criminalisation. La communication interne du STRASS est toujours un défi car de nombreu·ses travailleu·ses du sexe n’ont pas forcément accès à Internet et ne communiquent pas par email. 

C’est parce que les associations de santé communautaires sont elles-mêmes composées de travailleu·ses du sexe, dont la plupart sont membres du STRASS, que l’information, au besoin traduite en anglais et espagnol, peut circuler. Cela n’est pas facile pour autant, car dans de nombreux cas existe une confusion des rôles entre le STRASS et les associations. 

Le travail du STRASS est surtout militant. Les membres peuvent bénéficier de soutien et de conseil juridique mais la plupart des services sont fournis par les associations. La priorité du STRASS est la décriminalisation du travail sexuel, et du racolage en particulier, car la majorité de nos membres travaillent dans la rue et que c’est ce qui impacte le plus leurs conditions de travail. Le syndicat s’est donc attelé à développer des discours et argumentaires, et à rassembler des preuves afin de convaincre l’opinion publique de l’intérêt d’un changement de loi. Ce travail est rendu plus compliqué par les mouvements prohibitionnistes, ou dit abolitionnistes, qui au contraire veulent renforcer la criminalisation du travail sexuel par la criminalisation de nos clients(13), ou bien par les mouvements réglementaristes qui veulent imposer un contrôle étatique par la réouverture des maisons closes(14). Le débat est donc bloqué entre contrôle et répression, mais jamais de réflexion n’est portée sur l’accès aux droits et l’autonomie des travailleu·ses du sexe qui pourraient peut-être savoir ce qui est le mieux pour eux/elles-mêmes. 

 

<strong>L’exemple du GMB</strong>(15) 

Au Royaume Uni où je vis, les travailleu·ses du sexe peuvent rejoindre le troisième syndicat du pays, le GMB, depuis presque dix ans. C’est une différence symbolique énorme car nous faisons ainsi partie du mouvement syndical. Depuis 2009, je suis le président de la branche sex work du GMB et j’ai pu constater et comparer les différences avec la France. 

Le GMB peut intervenir politiquement pour défendre la décriminalisation de l’ensemble de l’industrie du sexe, en particulier auprès des parlementaires travaillistes mais cela n’a pas été efficace car les autres syndicats n’avaient pas de position claire sur la question et que les mouvements féministes officiels ont fait pression pour augmenter la criminalisation de l’industrie du sexe avec le Policing and Crime Act voté en 2009.

L’aspect le plus politique de notre activisme a donc été depuis 2009 de convaincre les autres syndicats. Au Royaume Uni, contrairement à la France, les syndicats sont unis au sein d’un Trade Unions Congress (TUC). Chaque année, il est possible de présenter des motions et de discuter différents thèmes politiques liés aux droits des travailleurs. Si le syndicat UNISON a pris position en faveur de la criminalisation des clients, cette motion est passée avec une courte majorité seulement et les autres syndicats semblent de plus en plus enclins à nous soutenir. 

S’il y a eu des résistances au début de ma présidence, il me semble que la syndicalisation des travailleu·ses du sexe paraît de plus en plus acquise pour tout le monde, même de la part des abolitionnistes qui reconnaissent à présent notre droit à rejoindre un syndicat. Il faut dire que notre branche, bien qu’étant une des plus récentes et petites, est une des plus actives du mouvement syndical alors que de nombreux syndicats perdent des membres. Nous sommes parmi les syndicalistes les plus jeunes et embrassant une diversité de genre, ethnique et sexuelle. 

De plus en plus de syndicalistes se rendent compte que nos problèmes peuvent être assez comparables à ceux des travailleurs opérant dans des industries dérégulées, sans contrat, avec des horaires et conditions très flexibles. Le capitalisme moderne fait perdre aux travailleurs leurs acquis et nombreux sont ceux qui comprennent ainsi notre situation. Les syndicats finissent par accepter les travailleurs tels qu’ils sont et non tels qu’ils aimeraient qu’ils soient. 

Aussi, les syndicalistes travailleu·ses du sexe ont fait preuve de solidarité auprès des autres travailleurs dans les combats contre les coupes budgétaires du gouvernement, pour les retraites, et autres luttes. Lors des journées de grève ou d’action, notre branche a envoyé des messages de soutien, s’est déplacée sur les piquets de grève en offrant des sandwichs, gâteaux et jus aux autres travailleurs. A plusieurs reprises j’ai écrit des articles dans la presse de mouvements de travailleurs, tels the Morning Star, the New Worker ou International Socialism. Il est devenu évident pour beaucoup que nous pouvions être à la fois travailleu·ses du sexe et anti-capitalistes ou simplement syndicalistes. 

Faire partie d’un syndicat dit généraliste nous a permis d’apprendre comment mieux nous organiser et de bénéficier d’un soutien concret. GMB offre à ses membres des conseils juridiques gratuits sur nos droits. Il peut intervenir pour nous défendre en cas de conflit avec un employeur comme ce fut le cas au sein d’une entreprise de téléphone rose. GMB a défendu des membres qui ont été discriminés par des employeurs en dehors de l’industrie du sexe, qui considéraient que le fait d’être ou d’avoir un passé de prostitué·e nuisait à la réputation de leur entreprise. Il est intervenu contre des tabloïds qui avaient publié sans accord d’une de nos membres des photos d’elle et a obtenu compensation pour le préjudice subi. Le syndicat peut fournir des formations pour les travailleu·ses du sexe qui veulent s’orienter vers d’autres carrières ou bien des cours d’auto-défense ou d’anglais pour les migrant·es. Nous avons développé des forums et des listes emails pour communiquer entre nous et nous alerter sur de mauvais clients ou d’hommes potentiellement dangereux. Via le syndicat, nous avons eu des contacts avec la police dans certaines régions et récemment un homme qui arnaquait des escortes a pu être arrêté suite aux informations que des membres avaient réussi à rassembler. L’an dernier, notre syndicat a réussi à empêcher la fermeture de 4 strip clubs dans Hackney malgré les campagnes des prohibitionnistes et nous avons pu sauver plus de 300 emplois dont ceux de nos membres qui y travaillaient. 

Aujourd’hui nous avons comme projet de créer une mutuelle santé pour les travailleu·ses du sexe et peut être aussi une coopérative. Toutes ces actions sont possibles parce que nous sommes membres du GMB et reconnus comme de vrais travailleurs et de vrais syndicalistes. La France est donc très en retard sur la question, et pas seulement par rapport aux pays européens voisins. 

 
<strong>Un phénomène mondial </strong>

Le mouvement des travailleurs du sexe est à présent international et des syndicats existent dans plusieurs pays du monde, que le travail sexuel y soit légal ou pas encore. L’an dernier j’ai été élu, pour la région Europe, membre du bureau du global Network of Sex Work Projects (NSWP)(16). Le NSWP a plus de 120 organisations membres à travers le monde et coordonne des actions entre les activistes en particulier à l’occasion des conférences mondiales sur le sida. 

C’est en Asie du Sud-Est et en Amérique Latine que le mouvement des travailleu·ses du sexe est le plus fort. En Argentine, le syndicat AMMAR(17) a plus de 15 000 membres et en Inde, le syndicat DURBAR(18) plus de 65 000. Des syndicats de travailleu·ses du sexe existent en Allemagne, Hollande, Australie, Afrique du Sud, Ghana, Brésil, Nigéria, Bolivie, etc. Ce que le STRASS fait en France, d’autres font exactement la même chose dans d’autres pays, et ce depuis plus de 30 ans. Je suis confiant dans l’idée que rien ne nous arrêtera désormais et que, si la gauche française continue de nous exclure et de nous diffamer, nous serons prêt·es à nous organiser sans elle, voire contre elle.


Thierry Schaffauser






1 Comme Henriette Zoughebi qui est en procès pour diffamation avec le STRASS : http://www.unmondeenpartage.fr/oui-a-la-liberte-d%E2%80%99expression-non-a-la-censure-exercee-par-des-groupes-qui-soutiennent-l%E2%80%99exploitation-sexuelle/legalite-cest-pas-sorcier/a-la-une [3]

2 Evelina Giobbe, In McDonald’s, you’re not the meat! In prostitution, you are the meat” in Janice Raymond, Prostitution on demand Legalizing the Buyers as Sexual Consumers, Violence against Women, Vol. 10 No. 10, October 2004, http://www.prostitutionresearch.com/RaymondVAW.pdf [4]

3 Florence Montreynaud, Comment nommer ceux qui paient pour « ça » ? Remplaçons le nom « client » par un mot péjoratif !, No Pasaran !, hors série n°2, déc. 02, http://eleuthera.free.fr/pdf/157.pdf [5]

4 http://www.un.org/fr/documents/udhr/ [6]

5 www.strass-syndicat.org [7]

6 http://forum.anarchiste.free.fr/viewtopic.php?f=16&t=4614&st=0&sk=t&sd=a&start=20 [8]

7 http://lmsi.net/Luttons-serieusement-contre-la [9]

8 http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/06/02/combien-de-travailleurs-du-sexe-sommes-nous-par-thierry-schaffauser_1366353_3232.html [10]

9 Par exemple Grégoire Théry du mouvement du Nid http://www.mouvementdunid.org/Feu-Verts-au-proxenetisme-Lettre [11]

10 http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/12/15/decriminalisez-entierement-le-travail-du-sexe_1453445_3232.html [12]

11 Sur les crimes de viol contre les putes voir http://lmsi.net/Le-viol-des-putes-et-leur-parole [13]

12 http://www.unmondeenpartage.fr/oui-a-la-liberte-d%E2%80%99expression-non-a-la-censure-exercee-par-des-groupes-qui-soutiennent-l%E2%80%99exploitation-sexuelle/legalite-cest-pas-sorcier/a-la-une [3]

13 http://site.strass-syndicat.org/2011/05/travail-sexuel-pourquoi-penaliser-les-clients-est-une-mauvaise-idee/ [14]

14 http://site.strass-syndicat.org/2009/11/reouverture-des-maisons-closes-mise-au-point-sur-la-position-du-strass/ [15]

15 http://www.gmb.org.uk/home.aspx [16]

16 www.nswp.org [17]

17 http://www.ammar.org.ar/ [18]

18 http://www.durbar.org/ [19]

date: 
22/12/2011 - 19:45 
Thierry Schaffauser [20] 

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URL source: http://www.contretemps.eu/interventions/syndicalisation-travailleur%C2%B7ses-sexe
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