Villages Potemkine pour militants occidentaux - Vincent Présumey (2014)

Villages Potemkine pour militants occidentaux

par Vicent Présumey


Borotba. Depuis les évènements du Maidan en Ukraine, toute l’extrême-gauche occidentale a été à un moment ou à un autre parcourue peu ou prou par la rumeur selon laquelle « l’extrême-gauche » en Ukraine s’appellerait Borotba (La Lutte), et compterait ses morts et blessés devant le fascisme triomphant, puis refroidie par d’autres informations, notamment la diffusion d’un communiqué signé de nombreuses organisations anarchistes et de gauche ulrainiennes. Selon ce communiqué, Borotba serait une manipulation policière, ni plus ni moins : http://avtonomia.net/2014/03/03/statement-left-anarchist-organizations-borotba-organization/

Mais nombreux sont ceux qui, comme la majorité de Die Linke en Allemagne, de Syriza en Grèce, et des courants se réclamant du trotskysme comme l’International Marxist Tendency ou l’OKDE-Spartacos de Grèce, ou encore le World Socialist Web Site, persistent dans le désir et l’affirmation selon lesquels ils ont découvert en Ukraine avec Borotba une belle organisation antifasciste et « marxiste révolutionnaire » qui ne serait pas stalinienne, mais qui combattrait « la junte de Kiev » et « les nazis », une organisation qui, si elle n’existait pas, devrait au fond vraiment être inventée pour conformer la réalité à la vision du monde de ceux pour qui « les nazis » sont forcément des ukrainiens pro-occidentaux qui seraient au pouvoir à Kiev …

Qu’est-ce que Borotba ?

Cette organisation trouverait ses origines dans un appel de son principal dirigeant, Serhiy Kyrytchouk (dit aussi Kirichuk), à fonder une sorte de parti de gauche de masse en Ukraine, lancé en avril 2010 au nom du groupe de Kyiv de l’Organisation des Marxistes, elle-même née en mars 2007. Le sigle Borotba aurait été proposé en raison de son assonance avec Svoboda, comme pour dire « faisons comme eux, mais sur l’autre bord ». Mais en fait, cette initiative produisit une crise dans le groupe Organisation des Marxistes, conduisant à son éclatement en 2011. Derrière Kyritchouk, se trouvait le courant désigné comme « staliniste », issu des Jeunesses du KPU (le PC ukrainien), et la démarche vers la proclamation de Borotba devait se faire, et s’est faite, avec le ralliement de larges secteurs des Jeunesses du KPU (en témoignait, sur leur site borotba.su, de belles vidéos de défilés de majorettes d’un kitsch néo-brejnévien absolu). Dans ce courant, les partisans de la principale tête politique du groupe, Vassili Terechtchouk, qui lors de sa fondation s’était opposée à la reconnaissance formelle du droit de tendance en son sein, et qui s’était défini comme « ni stalinien ni trotskyste, mais marxiste-léniniste révolutionnaire », appuyaient clairement l’aile stalinienne, ayant déjà noué des contacts occidentaux avec le PTB belge et le KKE grec. Les adversaires de cette mutation, trotskystes, altermondialistes et jeunes militants se désignant comme « libéraux de gauche », quittèrent l’Organisation des Marxistes et formèrent, fin 2011, l’Opposition de Gauche.

D’une certaine façon, la fondation de Borotba mettait fin à une équivoque ancienne. Selon les libertaires Vasilij Shapkirman et Rakhil Kronshtadskaia, qui se présentent comme d’anciens membres de l’Organisation des Marxistes (site nihilist.li, repris en partie sur euromaidanpress.com), avoir côtoyé pendant des années des apparatchiks et des aventuriers staliniens sans sentir leurs « mauvais relents » témoigne de « l’immaturité » de l’extrême-gauche ukrainienne d’avant le Maidan (ces auteurs font ainsi la critique de leur propre passé). Et en effet, au nom d’une référence abstraite à « la gauche », et alors que le simple mot « gauche » fait souvent peur dans les chaumières en raison de la terrible histoire du pays, des militants de cultures et de générations très différentes se sont longtemps trouvés ensemble alors qu’ils n’avaient pas grand-chose à voir les uns avec les autres.


C’est ainsi que dans un récit de notre ami Richard Greeman, datant de 2005, sur une conférence tenue à Kyiv quelques mois après la « révolution orange » par le Centre Praxis sur le thème « La gauche antitotalitaire : stratégies et formes d’organisations », celui-ci s’étonne avec une douce ironie d’avoir trouvé dans ce colloque, d’abord des chefs du Parti Socialiste d’Ukraine (issu de l’ancien PC) à l’époque engagés dans la « révolution orange » et inclus dans les sphères du pouvoir, ensuite des « dinosaures staliniens » obsédés par la « grande guerre patriotique », dont il avait la gentillesse de supposer qu’ils se cramponnaient au « marxisme-léninisme de leur jeunesse » par « peur de se voir complètement déboussolés par le néolibéralisme envahissant », enfin une jeunesse altermondialiste et de sensibilité plutôt libertaire qui lui inspirait évidemment plus d’espoir et de sympathie. Et parmi ces derniers, « des militants un peu honteux » ayant pris part à la « Fraude trotskyste ukrainienne », à savoir l’invention d’un groupe trotskyste ukrainien ayant fabriqué des « villages Potemkine », ou plutôt des « journaux Potemkine », pour drainer les subventions d’organisations internationales trotskystes occidentales, au début des années 2000. Tous n’étaient pas des escrocs et quelques uns, via l’Organisation des Marxistes, se retrouveront plus tard dans l‘Opposition de gauche. Parmi leurs pigeons, il y avait déjà l’International Marxist Tendency, aujourd’hui éprise de Borotba.


C’est ainsi qu’au nom de l’idéologie légendaire selon laquelle « nous sommes tous de gauche », une cohabitation douteuse a longtemps existé dans ces sphères entre des crocodiles staliniens et de jeunes moutons altermondialistes libertaires et trotskisants. La création de Borotba a largement cassé cette cohabitation, à l’initiative donc des cadres venus du KPU. Ses militants ne se veulent pas forcément tous « staliniens » ou n’attachent pas tant d’importance à cette référence : se disant « marxistes-léninistes », une expression passe-partout qui peut vouloir dire stalinien, maoïste ou ce que l’on veut, ils sont surtout campistes en matière de politique internationale : l’ennemi principal, plutôt que le capitalisme et l‘oligarchie en général, ce sont les Etats-Unis. Tout en condamnant en principe le régime politique de la Russie et son chauvinisme, ils excluent qu’elle puisse être tenue pour une puissance impérialiste.


Il ne faudrait pas croire que l’éclatement de l’Organisation des Marxistes d’Ukraine, qui apparaît comme inévitable et nécessaire, se soit fait en douceur. Il s’est produit quand des membres de base et les trotskystes de l’organisation ont appris qu’une subvention du Left Forum suédois avait été confisquée par Kyrytchouk et son équipe, qui avaient en outre déjà noué des liens, via la Fondation Rosa Luxemburg, avec Die Linke en Allemagne. A cette date toutefois, la IV° Internationale (comité international, ancien secrétariat unifié, dont les militants français sont au NPA ou à « Ensemble ! ») semblait voir d’un bon œil le projet d’aller vers un grand parti unifié des « forces de gauche » en Ukraine, entendant par là : en dehors du KPU, alors que Kyrytchouk envisageait une sorte de garde avancée du KPU, plus mobile et plus dynamique, mais reposant sur les mêmes racines, si l’on peut dire - celles du stalinisme, tout en parlant un autre langage à l’usage de ses relations internationales. Rapidement, des responsables et des élus du KPU s’associaient au groupe de Kyrytchouk, selon un plan visiblement préétabli.


Rapidement aussi, certaines rumeurs apportaient à la naissance de Borotba un parfum très spécifique, à savoir de l’étonnement devant la richesse apparente de l’organisation et sa capacité à payer des permanents, d’une part, et d’autre part des accusations de comportements sexistes parfois violents, que nous ne développerons pas ici car tout n’est pas clairement établi ; mais il est par contre certain qu’Alekseï Albou, venu droit du KPU et responsable de Borotba à Odessa, dont on va reparler, s’est distingué au printemps 2014 par ses appels à purger la « gauche » des « pédérastes », c’est-à-dire à pourchasser les homosexuels (http://lj.rossia.org/users/left_unia/1492.html?nc=5).

Autre dirigeant important de Borotba, avec A. Albou, à n’être pas issu de l’histoire de la « gauche radicale » des années 2000 : Viktor Chapinov. Et pour cause : il était conseiller électoral et permanent de Russie unie, le parti de Poutine, en Russie, dans la ville de Gous-Khroustalny. Viktor Chapinov, basé à Kyiv d’après sa page Facebook, est aujourd’hui l’auteur de nombreux éditoriaux théorisant le « nazisme ukrainien » et l’idée selon laquelle la « junte fasciste » pousse les régions séparatistes toujours plus vers « la gauche », non pas dans les discours mais dans les faits, mettant en cause la propriété privée, etc. Il est significatif qu’ un auteur-source des théories, à l’usage d’une certaine extrême-gauche occidentale, selon lesquelles une révolution sociale se dessinerait dans le Donbass, soit précisément, dans Borotba, un personnage qui ne semble « même pas » issu du KPU, mais directement de l’appareil de Poutine.

Comme le fait remarquer Aleksandr Volodarskiy dans son article de début juillet 2014 sur la gauche radicale ukrainienne (http://blogs.mediapart.fr/blog/vincent-presumey/271014/donnees-politiques-sur-lukraine-27-octobre-2014) Borotba, avant le Maidan et même encore au tout début de celui-ci, n’excluait pas des relations politiques avec des secteurs nationalistes ukrainiens. A Odessa, ces relations allaient jusqu’à l’antenne locale d’Avtonomnyi Opir, Résistance Autonome, une ancienne organisation de jeunesse de Svoboda, et à Kyiv, pour le 1° mai 2012, Borotba était intervenu pour que puissent défiler à ses côtés deux groupes, la Commune (Komuna) et le « Comité de Choc » (Schtourmovoï Komitet), qui relevaient alors de la mouvance nationaliste ukrainienne. D’après V. Shapkirman et R. Kronshtadskaia Komuna aurait par la suite rejoint Pravy Sector.

Pourquoi, alors, ces fréquentations que Borotba dénoncerait aujourd’hui comme autant de graves compromissions avec « le nazisme » ? Le fait est qu’avant le Maidan, et même quelques semaines après le démarrage du Maidan, les sphères oligarchiques prorusses et les soutiens de Ianoukovtich comptaient encore sur la manipulation des secteurs ultranationalistes ukrainiens qui allaient bientôt tant servir à leur propagande anti-ukrainienne. Le tournant de Borotba à cet égard date bien de quelques semaines après le début du Maidan, après que l’organisation ait préconisé un « Krasny Sektor » (Secteur Rouge) et fait quelques apparitions sur le Maidan, dont elle expliquera rapidement que « les nazis » y délogeaient tout groupe de gauche, ce qui, d’une part, était faux surtout dans ces premières semaines, et d’autre part semble cacher le fait que leurs dernières interventions prenaient un tour provocateur, avec des emblèmes staliniens.

A partir de janvier 2014 et avant même la chute de Ianoukovytch, le site de Borotba sème l’alerte sur « le nazisme qui va prendre le pouvoir » et annonce son intention d’entrer en clandestinité et de préparer la « résistance » armée. Cela au moment précis où, le 16 janvier, le pouvoir en place tente d’interdire les droits de manifestations et de réunions. Ianoukovytch renversé, Borotba publie un communiqué annonçant l’interdiction du KPU, une fausse information qui revient depuis en boucle en moyenne tous les 15 jours sur les blogs de « communistes se la jouant Résistants » en France. Mais Borotba ne s’en tient pas là : son « communiqué n°4 », résumant la thématique distillée à ce moment là par une énorme machine de propagande via le web « communiste », d’extrême-gauche, mais aussi d’extrême-droite, néogaulliste (type Dupont-Aignan ou Asselineau), « manif pour tous », dieudonniste, soralien, sans oublier Lyndon Larouche and Co (en France Jacques Cheminade), affirme ceci :

« Des nervis armés de Pravy Sektor et autres bandes nazies déferlent sur le sud-est de l’Ukraine. Ils viennent prendre le pouvoir par la violence, contre la volonté de la majorité de la population. En Crimée, les nationalistes tatars et les islamistes radicaux montent des provocations. »

Ces fausses nouvelles sur le sud-est ukrainien, auxquels des sites comme celui de Danielle Bleitrach, s’identifiant à un imaginaire remake de Stalingrad, ont allègrement cru et croient encore, visaient à couvrir les opérations de groupes armés qui allaient bientôt proclamer les « républiques populaires » du Donbass et de Louhansk, sans aucune mobilisation populaire derrière eux et sans que jamais les « hordes nazies », annoncées sur les télévisions russes couvrant la région, ne soient aperçues à l’horizon. La fausse nouvelle amalgamant tatars et islamistes, diffusée par Borotba la veille de l’intervention militaire en Crimée, visait évidemment à couvrir celle-ci.

Au-delà de la Crimée et du sud-est de l’Ukraine, l’offensive impérialiste et contre-révolutionnaire visait la moitié du pays, désignée sous le nom de Novorossia, terme tsariste repris par Poutine dans un important discours, le 17 avril. Anticipant sur cette orientation, le chef de Borotba à Odessa, le sinistre Alekseï Albou, appelait de ses vœux l’intervention de l’armée russe pour « détruire le fascisme » et restaurer « ma patrie : l’Union soviétique » (communiqués du 1° mars, du 7 mars et du 6 avril, où il explique que la Russie est certes capitaliste, mais que ses soldats sont des soutiens : http://lj.rossia.org/users/left_unia/2018.html?nc=1).

La mise en œuvre du « programme Novorossia », au-delà de la Crimée et du sud-est, supposait des opérations similaires à Kharkiv, à Dnipropetrovsk, et à Odessa, cette dernière ville devant opérer la jonction avec la XIV° armée russe qui tient la Transnistrie depuis 1991. A Kharkiv et à Odessa, Borotba a été un maillon clef de la tentative paramilitaire.


A Kharkiv, Borotba a animé pendant quelques jours l’Antimaidan local avec Oplot. Oplot (« bastion ») est une organisation nationaliste prorusse d’extrême-droite et antisémite, issue d’un club de sport et des écoles militaires, montée par un chef de la police politique SBU passé en Russie début mars. Aleksandr Zakhartchenko, actuel « premier ministre de la république populaire de Donetzk », est un dirigeant d’Oplot. La RNE, Unité nationale russe, qui se réclame du nazisme, était aussi présente. Ensemble, ces forces ont attaqué le Maidan de Kharkiv et fait de nombreux blessés, dont le poète anarchiste Serhiy Zhadan.


A Odessa, le groupe local de Borotba, allié à La Patrie (Rodina) et à l’Unité Slave qu’il avait avant le Maidan dénoncés comme réactionnaires et nationalistes russes (la première étant une organisation russe d’extrême-droite ayant ses entrées dans les hautes sphères du pouvoir à Moscou, la seconde se présentant comme une organisation « cosaque » russe), ainsi qu’à des scouts chrétiens orthodoxes, a pris de fait la direction du petit campement d’Antimaidan. Le 2 mai, Borotba est aux cotés des milices prorusses, des militaires venus de la Transnistrie proche, et des policiers ukrainiens pour tenter d’écraser une manifestation pro-ukrainienne, présentée ensuite comme un « rassemblement nazi ». C’est, comme on le sait, un échec complet : la réaction à l’agression, qui avait causé les premiers morts dans les rues de la ville, est massive et inattendue et accule la coalition des prorusses et antimaidan à un repli, ce qui aurait pu s’arrêter là sans l’appel à occuper la Maison des syndicats, comme une sorte de bastion et de défi pour repartir à la conquête d’Odessa. L’attaque du bâtiment par des manifestants, des provocateurs, des groupes de Pravy Sektor, se solde par un incendie qui éclate en hauteur, au 4° étage, et fait une quarantaine de morts. Dans l’heure qui suit, toute la blogosphère évoquée ci-dessus annonce à l’unisson qu’un « pogrom » contre « des communistes et des syndicalistes » a été commis par « les nazis » à Odessa. Ce déferlement de propagande et de désinformation échoue dans son objectif immédiat : servir de couverture à la relance des opérations paramilitaires pour établir la « Novorossia », mais parvient à semer le trouble dans les milieux de gauche européens.

Borotba revendique fièrement son mort dans « le pogrom de la Maison des syndicats », Andreï Brajevski. Son chef local Alekseï Albou est souvent désigné en Ukraine comme celui qui avait lancé l’appel à occuper la dite Maison. Contredisant des rumeurs selon lesquelles ils n’était pas allé lui-même dans le bâtiment, il a affirmé y avoir été présent, en être sorti et avoir été molesté. La question de sa responsabilité dans le stockage préalable de cocktails Molotov sur le toit ayant causé tout ou partie de l’incendie, est posée.


Outre Kharkiv et Odessa, la tentative de plonger toute l’Ukraine dans la guerre civile passait par Dnipropetrovsk, où Borotba n’a pas joué de rôle aussi significatif. L’échec des « prorusses » et des antimaidan dans la région de Dnipropetrovsk a été assuré par la mobilisation d’une large partie de la jeunesse, et chapeauté par l’oligarque Kolomoïsky. Pour chacune de ces localités, ne pouvant laisser connaître la réalité qui repose sur l’hostilité populaire à leurs menées, les partisans de la « Novorossia » ont inventé une démonologie : complot contre le gouverneur local de Kharkiv, « pogrom de la Maison des syndicats » à Odessa et, à Dnipropetrovsk, complot de « l’oligarque juif financier des nazis », le « judéo-bandériste » Kolomoïsky. Les déclarations de haine à Kolomoïsky permettent de synthétiser l’antisémitisme et le soi-disant antifascisme.

En matière d’antisémitisme, justement, Borotba a eu pour membre, pendant longtemps, un personnage connu pour ses variations, Alekseï Blouminov, un antisémite renommé, qui fut rédacteur en chef du journal Vetcherni Luhansk dans lequel il publie régulièrement des extraits des Protocoles des sages de Sion. Actuellement, il travaille dans l’appareil de propagande séparatiste et, dans ce cadre, il a repris ses contacts avec Borotba.

Borotba veut avoir aux yeux de ses admirateurs occidentaux, en tant que parangon de « l’antifascisme », la posture d’une organisation par définition immunisée contre l’antisémitisme. Il lui est cependant difficile de ne pas abonder dans le registre dominant des chefs de ses chères « républiques populaires » et de la « Novorossia ». Tags et illustrations antisémites, à travers la thématique de « l’oligarchie » et de la « finance internationale », ne manquent pas sur les sites de Borotba, et l’on ne s’étonnera pas de trouver la signature de son idéologue ci-devant fonctionnaire politique du parti de Poutine, sur ce genre d’illustration (une capture d’écran faite par les anarchistes de nihilist.li), associant « antifascisme » et antisémitisme à la manière élégante des sbires de la « Novorossia » :
http://nihilist.li/wp-content/uploads/2014/06/shapinbaum.jpg

Sur le même sujet, il est encore utile d’ajouter qu’en Europe occidentale les dirigeants de Borotba dans leurs tournées se sont affichés souvent avec le grand « anti-impérialiste » Israel Shamir, figure notoire du complotisme.

Quoi que ces faits soient encore peu connus en France, on voit que la barque est tout de même assez chargée.

Ils ont fini par faire polémique en Allemagne dans les rangs mêmes de Die Linke, qui a offert à Serhiy Kyrytchouk une interview pour y répondre, diffusée en anglais et en allemand : http://www.andrej-hunko.de/7-beitrag/2120-they-hate-us-because-we-are-communists

Kyrytchouk y explique que la photographie où il est avec Israel Shamir a été prise lors d’une conférence de presse pour Julian Assange et qu’il ne le connait pas plus que cela (bien qu’ils soient côte à côte comme deux larrons sur la dite photo !), il poursuit en expliquant que Blouminov n’a pas publié de textes antisémites quand il était adhérent de Borotba, ajoute ensuite qu’il n’est pas sûr que Oplot « existe » (ce qui est tout de même surprenant s’agissant de l‘organisation du « premier ministre » de Donetzk ! ) , puis qu’à Kharkiv le poète S. Zhadan était planqué dans le bâtiment avec des membres de Pravy Sektor et que Borotba a cherché à lui épargner les coups.

En prime, Kyrytchouk aborde un autre incident : il avait personnellement invité deux auteurs russes à Berlin, pour venir présenter leur livre intitulé Néonazis et Euromaidan, mais on lui a appris que ces deux auteurs étaient des proches des milieux … néonazis russes (information diffusée par les anarchistes allemands), alors il ne les a plus invités, malgré leur « professionnalisme » et tout en affirmant qu’ils n’étaient plus nazis et qu’en fait il ne les avait pas invités car on l’avait simplement contacté à leur sujet … Ces deux auteurs, Stanislav Bychok et Alekseї Kotchetkov, sont des « experts » connus du Kremlin et en même temps des personnages encore mieux connus de l’extrême droite ultranationaliste russe. Kotchetkov est un activiste « en cravate » du parti neo-nazi, deja mentionné, l’Unite nationale russe (RNE). Concernant Bychok, Galina Kojevnikova, historienne, spécialiste de l’extrême droite russe, décédée en 2011, disait dans son rapport sur « Les tendances ultradroitieres dans les organisations de jeunesse pro-Kremlin » publié en 2010 : que, « ancien musicien du populaire groupe ultradroitier Ternopol », Stanislav Bychok apparait comme militant de la Societe civile russe (RGO) et, en même temps, comme militant de Mestnye (Locaux) , c’est-a-dire, de deux organisations racistes, spécialisées dans la terreur contre les immigrés, et prônant le « White Power ». Tels sont, bel et bien, les experts en « nazisme ukrainien » aujourd’hui même invités auprès du Parlement européen et au Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme de l’OSCE. Kyrytchouk ayant tenté de faire conférer ces sinistres personnages devant la gauche berlinoise pour conspuer « les nazis ukrainiens » doit donc battre en retraite …

Comme même des militants nostalgiques de la RDA comme il s’en trouve encore quelques uns à Die Linke pourraient ne pas être complètement convaincus par de tels arguments à propos d‘aussi accablantes fréquentations, Kyriytchouk assène finalement que de toute façon, on peut dire des milieux émettant des critiques envers Borotba que « Ils nous haïssent parce que nous sommes communistes » ! Comment ne pas s’incliner devant une aussi digne, puissante et lumineuse argumentation ? !

Borotba est représentée par Kyrytchouk à Berlin, auprès de Die Linke, et par Dimitri Kolesnik en Grèce, auprès de Syriza et de l’OKDE, qui fut un invité d’honneur du récent congrès international de l’International Marxist Tendency, dont on va dire un mot pour finir. Sa direction est officiellement basée en Crimée, ce qui vaut un programme. Officiellement, Borotba participe aux « républiques populaires » du sud-est de l’Ukraine mais dans la pratique n’y occupe aucune position de pouvoir. Théoriquement Borotba défend leur évolution vers « la gauche » tout en déplorant leurs aspects les plus « droitiers » : par exemple par un communiqué déplorant que l’orthodoxie ait été proclamée « religion d’Etat » dans le Donbass.

En fait, si l’on en juge par les échos donnés sur ses propres sites et organes, Borotba est pratiquement absent dans les « républiques populaires », en dehors de contacts directs avec quelques personnages comme l’antisémite Blouminov. Il n’est en effet pas nécessaire d’être sur place pour jouer le rôle politique consistant à communiquer à la gauche occidentale des « informations » devant attester le caractère « rouge » des dites « républiques ». Par exemple, le fait que le « président du parlement de la république de Donetzk », Boris Litvinov, soit un ancien dirigeant du KPU, à présent dirigeant du « Parti communiste de la république populaire de Donetzk », a été transmué en prise de responsabilité d’un « communiste » dans le « soviet suprême » de la « république assiégée », assimilée sans vergogne à l’Espagne républicaine sur les sites de notre « Résistance communiste » (si l’on peut dire) française. Ce stalinien assumé a des liens étroits avec l’extrême-droite blanche et antisémite russe, ce qui, avec son influence sur l’appareil local du KPU, suffit largement à expliquer sa nomination.

Mais son parti a été exclu des récentes « élections » dans les « républiques populaires », la « commission électorale centrale » de la « république » ayant refusé de l’enregistrer : seules deux organisations, jusque là inconnues, ont été « enregistrées » et les divers chefs de cliques et prébendiers ont été répartis sur leurs listes, leur « élection » étant donc assurée. De même à Louhansk, ou toute organisation se présentant comme un parti politique a purement et simplement été interdite d’ « élections », seules des organisations « sociales » et « non politiques » pouvant se présenter. De tels faits - l’interdiction aux « communistes » de se présenter en tant que tels aux élections ! - semblent avoir pour l'heure largement échappé à la blogosphère des héroïques « résistants communistes » en France, les mêmes qui nous annoncent a perte de souffle qu’en Ukraine « les nazis » pourchassent « les communistes » - alors qu’ils ont pu, ici, se présenter aux élections, n’y obtenant d’ailleurs pas de meilleurs résultats que les nazis … Circulent même des déclarations de Zakhartchenko affirmant que « de nombreux communistes sont élus » : il a lui-même désigné ceux qui lui convenaient, et sans cette étiquette.

Le KPRF (PC russe), plus proche de ce terrain, a par contre protesté, y compris en soulignant, comme un paradoxe, que somme toute, à Kiev, les « communistes » peuvent se présenter comme tels à des élections, à la différence des « républiques populaires » ! Et Borotba, pas en reste, proteste aussi, s’inquiétant d’un tournant « à droite » des dites « républiques », tout en saluant la « mobilisation populaire » que prouveraient les queues aux bureaux de votes (en fait peu nombreux, on l’on « votait » sous l’œil des paramilitaires armés pour recevoir ensuite des vivres). Rude sacerdoce que de faire croire à la marche au socialisme dans le Donbass !

Les paramilitaires liés à la Russie n’ont pas vraiment besoin de « communistes » se revendiquant comme tels sur place, mais ceux-ci leurs servent pour « le front de l’information », à destination de l’Occident. Il semble bien que le plus clair de l’activité de Borotba consiste en voyages et relations internationales. Ceux-ci se partagent entre l’Occident et la sphère Russie-Ukraine-Biélorussie, où ses représentants officiels et officieux, en relation avec leur vieil ami politique Boris Kagarlitsky, adepte récent de la « révolution eurasienne », allié de l’extrême-droite, partisan de l’invasion impérialiste de l’Ukraine, font campagne pour la « paix », « contre toutes les guerres », et pour que « toute la gauche » se retrouve autour de la « question sociale » tout en laissant armée russe et paramilitaires novorossiens tenter de consolider leurs bastions.

Envers l’extrême-gauche occidentale, vers laquelle une partie de la cyber-existence de Borotba est dirigée à grand coup d’images du Che, n’avons-nous pas affaire à l’un des plus beaux fake politique de l’histoire, à un remarquable « village Potemkine » pour militants naïfs, et même pour organisations naïves?

Mais la naïveté explique-t-elle tout ? C’est là une question que nous pouvons nous poser avec cet autre village Potemkine à la sauce Borotba dont la révélation est toute récente, puisqu’elle date du 26 octobre : une première usine occupée et autogérée dans le Donbass !


Villages Potemkine, suite !

Oyez, oyez, la bonne nouvelle : une première usine est occupée et autogérée dans le Donbass ! Le premier ministre a annoncé des nationalisations ! Les dettes bancaires sont abrogées ! L’Etat contrôle les prix alimentaires ! « Le Donbass est en train de vivre un important processus de radicalisation de la classe ouvrière. » ! La vieille usine de grues de Zugres est passée sous le contrôle autogéré des travailleurs ! Ils ont publié une déclaration qui le dit ! Le salaire du directeur a été ramené à celui des ouvriers ! Le Soviet Suprême de la DPR (oui, oui, le Soviet Suprême, avec les deux majuscules ! ) a ratifié la volonté des travailleurs ! Les patrons sont chassés ! Les nationalisations sans indemnités se généralisent ! Et nous avons là « un processus vivant et contradictoire qui traverse les républiques du Donbass et de Lougansk » ! Soutenons donc le processus vivant et contradictoire contre les « nazis de Kiev » - seule cette dernière formule manque dans l’article que je cite ici : http://www.lariposte.com/Ukraine-une-premiere-usine-occupee.html

Ainsi donc, le soleil rouge se lève de nouveau à l’Est ! Qui nous l’apprend ici ? Un courant se réclamant du trotskysme, fort d’un certain passé (à ce sujet : http://www.le-militant.org/carnet/tedgrant.htm ), l’International Marxist Tendency (IMT), dans de nombreuses langues dont le français avec le groupe Révolution. Sous le nom de « La Riposte », ce courant avait acquis une influence conséquente à l’intérieur du Parti Communiste Français, mais il vient d’éclater : la branche « officielle », dirigée notamment par Alan Woods, a exclu une grande partie de ses militants français intervenant dans le PCF et la CGT, dont le site, lariposte.org, ne doit pas être confondu avec celui de Révolution, lariposte.com, d’autant qu’il n’a pas quant à lui diffusé de telles « informations » sur le Donbass.

L’IMT, dans une déclaration sur l’Ukraine publiée sur le même site, analyse ainsi la situation dans ce pays. Cette analyse est largement un décalque des positions de Borotba : si le gouvernement de Kiev n’est pas ou pas encore à proprement parler une « junte fasciste » (pour Borotba, c‘est largement le cas), il y ressemble tout de même de plus en plus, car il s’appuie sur un déferlement de bandes fascistes et envoie l’armée contre son propre peuple, ce qui a provoqué un mouvement antifasciste et anti oligarchique dans le Donbass, composite et comportant des éléments réactionnaires, mais dans lequel « les révolutionnaires » doivent intervenir en le soutenant et en le poussant de l’avant, sans faire confiance à la Russie qui est un pays « capitaliste » et « rapace », qui n’est toutefois jamais qualifié d’ « impérialiste» : quiconque se disant « socialiste », est-il expliqué dans cette déclaration, prétendrait qu’un « impérialisme russe » menace l’Ukraine, est ipso facto un traître et un suppôt du fascisme.

Cette dernière affirmation interroge sur l’aptitude des auteurs de cette déclaration à la confrontation démocratique dans le mouvement ouvrier, mais ceci dit, ils ont évidemment le droit de penser et d’argumenter en faveur de leur position. A l’évidence, les informations qu’ils proclament sur l’irruption de l’autogestion et des conseils ouvriers dans le Donbass sont censées apporter une très puissante eau à leur moulin. Qui oserait, après cela, émettre un doute sur l’opportunité de soutenir un régime de gardes blancs ayant institué l’orthodoxie en religion d’Etat, pourchassant les homosexuels, menaçant les Juifs, les Tatars et les Roms ? Certes, les « Républiques populaires » du sud-est ukrainien comportent des aspects réactionnaires et des limites politiques qu’il faut combattre, mais ce combat doit être mené en s’intégrant à ce fameux « processus vivant et contradictoire » qui y est engagé, de l’intérieur, aux côtés du premier ministre Zakhartchenko et des colonels Strelkov et autres, même si ce dernier est un « monarchiste », comme ne le cache pas l’IMT ! Car à la base il y a la poussée des « mineurs du Donbass » qui donne son contenu de classe au dit « processus » !

Ce discours a déjà été rodé tel quel, la même thématique du « processus vivant et contradictoire » auquel seuls, sans doute, d’incurables sectaires, voire, pire, des traitres et des agents de l’ennemi impérialiste et fasciste, ne veulent pas « s’intégrer », a été employée par Alan Woods et ses camarades à propos du « processus bolivarien » au Venezuela. Certes, on a le droit de théoriser sur une supposée révolution sociale montante au Donbass, surtout si l’expropriation des usines par les conseils ouvriers vient d’y commencer, n’est-ce pas ?


Il est donc temps de nous pencher d’un peu plus près sur cette histoire d’usines autogérées dans le Donbass !

L’usine dont parle ce dithyrambique article se situe à Zuhres (russe Zugres), petite ville du Donbass dont elle était la mono-industrie. Était, car, déjà mal en point quand commence la guerre, l’usine a souffert des bombardements venus des deux camps, et elle ne produit plus. Elle n’est pas autogérée par les travailleurs, car plus personne ne la gère. Les autorités de la « République populaire du Donbass » souhaitent relancer la production pour des raisons stratégiques (peut-être pour produire des armes), et ont publié un communiqué proposant de nommer un directeur, Stepan Portnov, qui n’est ni plus ni moins qu’un des anciens directeurs de l’usine, et tentant de faire revenir d’anciens ouvriers. Le salaire du directeur serait en effet diminué, comme tous les salaires dans le Donbass (réduits pour la plupart des mineurs à un sac alimentaire pour une personne). L’ensemble de ces données sont disponibles sur les sites séparatistes, en russe :
http://dnr-news.com/stati/5818-svezhiy-opyt-zuevskogo-energomehanicheskogo-zavoda.html
http://dnr.today/news/rabochie-zemz-xotyat-ustanovit-kollektivnuyu-formu-sobstvennosti/

Au passage, le « contrôle des prix » n’est rien d’autre que le rationnement et la soi-disant abolition des dettes rien d’autre que la cessation de paiement de toutes les personnes endettées, ayant d’autres chats à fouetter car il s’agit à présent pour elles de passer l’hiver.

Plus généralement, il n’y a eu aucune mobilisation populaire de type insurrectionnel dans le Donbass contre le pouvoir de Kiev. Avant que les groupes armés liés à l’impérialisme russe ne fassent régner la terreur, des manifestations d’Antimaidan et de Promaidan avaient eu lieu, d’une importance comparable, aucune ne drainant la majorité de la population. Une partie conséquente des russophones (la grande majorité est russophone et exprime souvent son sentiment national ukrainien en russe), minoritaire par rapport à la population totale, est allé voter au référendum sur « l’indépendance » début mai. Les mineurs n’ont manifesté aucun soutien aux séparatistes, mais ont engagé des grèves et des actions contre eux, portant souvent sur l’exigence de simple paiement des salaires, en avril-mai avant l’aggravation de la guerre qui a fait se terrer tout le monde chez soi, et à nouveau dans certains secteurs à présent. Le Syndicat indépendant des mineurs, la principale force syndicale en Ukraine en dehors des anciens syndicats officiels, est passé dans la clandestinité et subit une répression violente. Rien n’est plus étranger à ces soudards bardés d’icones qu’un conseil ouvrier autogéré !

Mais revenons maintenant à « l’information » donnée par l’International Marxist Tendency. Quelle que soit l’analyse politique que l’on fait de la situation en Ukraine, cette information est un faux grotesque. Pourrait-on envisager que les responsables de l’IMT, à commencer par Alan Woods, aient pu s’abuser et mal interpréter, à travers le prisme de leur position politique, les renseignements qui leurs parviennent ?
Ce serait déjà problématique, mais c’est tout à fait improbable. La direction de l’IMT a accès aux sources en russe. Le fake n’est donc pas ici une production des organes, mais de la direction de l’IMT.

Autrement dit, pour convaincre les militants du bien fondé de l’intégration au « processus vivant et contradictoire » des gardes blancs, des milices racistes et de l’Eurasie, il faut mentir. Les fausses informations et les mensonges relèvent d’une tradition dont il est honteux que des organisations se réclamant du trotskysme y recourent.

Potemkine, ministre et amant de la tsarine Catherine II, faisait construire de faux villages pour agrémenter ses voyages. Les militants de l‘extrême-gauche occidentale, les lecteurs de ses sites, ne méritent pas d’être traités comme Catherine II !


Vicent Présumey est secrétaire de la Fédération syndicale unitaire (FSU), le principal syndicat de l'enseignement en France, pour le département de l'Allier (Moulins). Il est historien et enseigne l'histoire à Moulins. Il est aussi l'auteur d'un livre sur le "premier âge du mouvement ouvrier" (1864-1923) (800 pages,à paraître).