Un nouveau consensus capitaliste en voie de réalisation - par Walden Bello (2008)

Les élites politiques et économiques convergent vers une "social-démocratie globale" comme solution à la crise économique actuelle. Pourtant, nous avons besoin de plus qu’une gestion sociale du capitalisme, argumente Walden Bello: nous devrions aspirer à la libération sociale. Traduction de Françoise Breault de l'original anglais "The Coming Capitalist Consensus", publié par Foreign Policy in Focus (FPIF), un projet de l’Institute for Policy Studies (Institut d’études politique). La version française a paru pour une première fois dans Presse-toi à gauche! (Québec).

Walden Bello, professeur de sciences politiques et sociales de l’Université des Philippines (Manille) est membre de l’Institut transnational d’Amsterdam et président de la Coalition : Freedom from Debt, ainsi qu’analyste senior pour Focus on the Global South. Il est également député du parti Akbayan (le parti socialiste) au parlement des Philippines


Il n’est pas surprenant que la rapide détérioration de l’économie globale combinée avec l’arrivée au pouvoir d’un président des États-Unis afroaméricain libéral ait suscité chez des millions de personnes l’espoir que le monde entre dans une nouvelle ère. Quelques-unes des nominations du président Barack Obama – en particulier l’ex-secrétaire au Trésor, Larry Summers pour présider le Conseil économique national, le chef du Comité de la réserve fédérale de New-York, . Tim Geithner, à la tête du Trésor, et l’ex-maire de Dallas, Ron Kirk comme représentant au commerce – ont certainement suscité quelque scepticisme. Mais l’impression que les vieilles formules néolibérale sont complètement discréditées ont convaincu plusieurs que le nouveau leadership démocratique dans la plus grande économie du monde va rompre avec les politiques fondamentalistes du marché qui ont régné depuis le début des années 80.

Une importante question, naturellement, est jusqu’à quel point cette rupture avec le néolibéralisme sera décisive et définitive. D’autres questions cependant, visent jusqu’au coeur du capitalisme lui-même. Est-ce que la propriété publique. l’intervention et le contrôle sera utilisé simplement pour stabiliser le capitalisme, après quoi ce contrôle sera redonné aux élites corporatives ? Allons-nous voir une deuxième ronde de capitalisme Keynésien, où l’État et les élites corporatives collaborent avec le monde du travail basé sur une politique industrielle, de croissance et de salaires élevés – bien que cette fois avec une dimension verte ? Ou serons-nous témoins du début d’un tournant fondamental dans la propriété et le contrôle de l’économie dans une direction plus citoyenne ? Le système de capitalisme global pose certainement des limites à la réforme, mais en aucun autre temps dans ce dernier demi-siècle, ces limites n’ont paru plus perméables.

Le Président Nicolas Sarkozy de France a déjà énoncé sa position. En déclarant que « le capitalisme du laissez-faire est mort » il a créé un fond stratégique d’investissement de 20 milliards d’euros pour promouvoir l’innovation technologique, garder les industries avancées entre les mains françaises, et sauver des emplois. « Le jour où nous ne bâtirons plus de trains, d’avions, d’automobiles, et de bateaux, que restera-t-il de l’économie française ? » demanda-t-il récemment. « Souvenirs. Je ne ferai pas de la France une simple réserve touristique ». Cette sorte de politique industrielle agressive dirigé en partie dans le but de plaire à la traditionnelle classe ouvrière blanche, peut être rapprochée des politiques d’exclusion et anti-immigration avec lesquelles le Président français a été associé.


La social-démocratie globale

Un nouveau Keynésisme national s’accordant aux vues de Sarkozy, n’est cependant pas la seule alternative disponible aux élites globales. Étant donné le besoin de légitimé globale pour promouvoir leurs intérêts dans un monde où la balance du pouvoir est déplacé vers le Sud, les élites occidentales doivent rendre plus attrayante une social-démocratie européenne et un « New Deal » libéral qu’on pourrait nommer « social-démocratie globale » ou SDG.

Même avant le plein déploiement de la crise financière, les partisans de la SDG avaient déjà avancé cette position comme une alternative à la globalisation néolibérale en réponse aux stresses et tensions provoquées par cette dernière. Une personnalité associée à cette alternative, est le premier ministre britannique Gordon Brown, qui avait orchestré la réponse européenne à l’effondrement financier par une nationalisation partielle des banques. Largement reconnu comme le parrain du programme « Make Poverty History » (« Reléguons la pauvreté à l’histoire ») au Royaume-Uni, Brown pendant qu'il était encore chancelier, a proposé ce qu’il a appelé une « alliance capitaliste » entre le marché et les institutions de l’État qui reproduirait au niveau global ce que, disait-il, Franklin Roosevelt avait fait pour l’économie nationale : « garantir les bénéfices du marché pendant qu’on en dompte les excès » Ce doit être un système, a poursuivi Brown, « qui intègre tous les bénéfices du marché global, et de la fluidité des capitaux, minimise le risque de rupture, maximise les chances pour tous, dont celles des plus vulnérables – en résumé la restauration du bien public et de hautes valeurs dans l’économie internationale. »

Dans l’articulation de ce discours sur la social-démocratie globale, un groupe hétérogène s’est joint à Brown, dont, parmi d’autres, l’économiste Jeffrey Sachs, George Soros, ex-secrétaire général Kofi Annan, le sociologue David Held, le « prix Nobel » Joseph Stiglitz, et même Bill Gates. Il y a, évidement, des différences dans les positions de ces personnes, mais l’orientation des perspectives est la même : proposer un ordre social réformé et revitaliser un consensus idéologique pour le capitalisme global.

Voici quelques-une des propositions-clés avancées par les partisans de la SDG :
La globalisation est essentiellement bénéfique pour le monde ; les néolibéraux ont simplement échoué dans le travail de la gestion et de sa vente au public; Il est urgent de sauver la globalisation d’entre les mains des néolibéraux parce que la globalisation est réversible et en fait, est possiblement dans le processus d’être renversé ; La croissance et l’équité peuvent entrer en conflit, et dans ce cas, on doit prioriser l’équité ; Le libre-échange peut, en fait, ne pas être bénéfique à long terme et peut laisser dans la pauvreté la majorité ; aussi c’est important pour les accords commerciaux d’être subordonnés aux conditions sociales et environnementales ; L’unilatéralisme doit être évité et une réforme fondamentale des institutions multilatérales et des accords doivent être entrepris – un processus qui peut impliquer la suppression ou la neutralisation de quelques-uns, comme, dans le cadre de l’OMC, l’Accord sur les droits des propriétés intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) ; L’intégration sociale globale, ou la réduction des inégalités à l’intérieur et entre les pays, doit accompagner l’intégration du marché global. La dette globale des pays en voie de développement doit être annulée ou drastiquement réduite, de façon à ce que les épargnes locales puissent être utilisées pour stimuler l’économie locale et de là, contribuer à la reflation globale. La dégradation de la pauvreté et de l’environnement sont si sévères qu’un programme massif d’aide, un « Plan Marshall » du Nord au Sud doit être établi à l’intérieur du cadre des « Objectifs de développement du millénaire » ; Une « deuxième révolution verte » doit être lancée, spécialement en Afrique, à travers l’adoption généralisée de semences génétiquement modifiées. D’importants investissements doivent être consacrés pour diriger l’économie globale vers des sentiers plus soutenables au niveau de l’environnement, avec le gouvernement dans le rôle de leader (Keynesisme vert ou Capitalisme vert »); L’action militaire pour résoudre les problèmes doit être subordonnée à la diplomatie et d’un « soft power » bien que l’intervention militaire humanitaire dans des situations de génocide doit être maintenue.


Les limites de la social-démocratie globale

La social-démocratie globale n’a pas reçu beaucoup de critiques, peut-être parce que plusieurs progressistes sont encore en train de se battre dans la dernière guerre, c’est-à-dire contre le néolibéralisme. Une critique est urgente et pas seulement parce que la SDG est vraisemblablement le successeur du néolibéralisme. Plus important, bien que la SDG a quelques éléments positifs, elle comporte comme le modèle de la vieille social-démocratie Keynsesienne, un nombre de traits problématiques.

Une critique peut commencer par souligner les problèmes avec quatre des éléments de la perspective SDG.

Premièrement, la SDG partage le biais du néolibéralisme pour la globalisation, se différenciant principalement par la promesse de promouvoir une globalisation meilleure que celle des néolibéraux. Cela équivaut à dire cependant, qu’en ajoutant simplement la dimension de « l’intégration sociale globale », un processus intrinsèquement socialement et écologiquement destructeur et perturbateur peut être digestible et acceptable. La SDG prend pour acquis que la population veut réellement faire partie d’une économie globale et fonctionnellement intégrée où les frontières entre le national et l’international sont disparues. Mais en fait, les gens ne préfèrent-ils pas faire partie d’économies soumises au contrôle local et sont ne sont-ils pas rebutés par les flous de l’économie internationale ? En réalité, la trajectoire descendante actuelle des économies interconnectées confirme la validité d’une des principales critiques du processus de globalisation par le mouvement antiglobalisation.

Deuxièmement, la SDG partage la préférence du néolibéralisme pour le marché comme principal mécanisme de production, de distribution et de consommation, se différenciant principalement en préconisant l’intervention de l’État pour régler les échecs du marché. La sorte de globalisation que le monde a besoin, selon Jeffrey Sachs, dans son livre The End of Poverty, (La fin de la pauvreté), passe par le « harnachement....du pouvoir remarquable du commerce et de l’investissement tout en reconnaissant, corrigeant et compensant ses limites par une action collective. » Cela est très différent de dire que les citoyens et la société civile doivent prendre les décisions économiques importantes et que le marché, comme la bureaucratie de l’État, est seulement un mécanisme pour mettre en oeuvre les décisions prises démocratiquement.

Troisièmement, la SDG est un projet technocratique, avec des experts concevant et forçant des réformes par le haut sur la société au lieu d’être un projet participatif où les initiatives sont proposées du bas vers le haut.

Quatrièmement, la SDG, tout en critiquant le néolibéralisme, accepte le cadre du capitalisme de monopole, qui profite fondamentalement des profits tirés de la plus value du travail par l’exploitation, qui va de crise en crise du à ses tendances intrinsèques vers la surproduction, et qui tend à pousser l’environnement à ses limites dans la recherche de profits. Tout comme le Keynesisme traditionnel dans l’arène nationale, la SDG recherche dans l’arène globale un nouveau compromis de classe qui serait accompagné par de nouvelles méthodes pour contenir ou minimiser la tendance vers les crises du capitalisme. Tout comme la vieille social-démocratie et le New-Deal ont stabilisé le capitalisme national, la fonction historique de la social-démocratie globale serait de minimiser les contradictions du capitalisme global contemporain et de le relégitimer après la crise et le chaos laissés par le néolibéralisme. SDG relève, à sa racine, de la gestion sociale.

Obama a le talent pour établir des ponts entre les discours politiques différents. Il est aussi une « table rase » en ce qui concerne l’économie. Comme Franklin Roosevelt, il n’est pas lié par les formules de l’ancien régime. Il est un pragmatique dont le critère-clé est le succès de la gestion sociale. Comme tel, il se trouve dans une position unique pour diriger cet ambitieux programme réformiste.


La gauche doit se réveiller

Pendant que les progressistes étaient pleinement engagés dans la guerre contre le néolibéralisme, la réflexion réformiste s’élaborait dans les cercles plus critiques de l’establishment. Cette réflexion est sur le point de devenir politique, et les progressistes doivent redoubler de travail pour s’impliquer. Ce n’est pas seulement une question de passer de la critique à des solutions. Le défi est de dépasser les limites de l’imagination politique progressiste imposée par l’agressivité du défi néolibéral des années 1980, combiné à l’effondrement des régimes socialistes bureaucratiques dans les années 1990. Les progressistes devraient courageusement aspirer une fois de plus à un modèle d’organisation sociale qui vise à l’égalité et au contrôle démocratiquement participatif de l’économie nationale et de l’économie globale comme pré-requis pour une liberté collective et individuelle.
Tout comme le vieux régime Keynesien d’après-guerre, la social-démocratie globale vise la gestion sociale. En contraste, la perspective progressiste vise la libération sociale.

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