Le mouvement ouvrier international, histoire et idéologies – par Dan Gallin (2003)

Conférence du Centre Praxis : « The Anti-Totalitarian Left : Between Past and Future », Moscou, 21-22 juin 2003 - intervention de Dan Gallin, Global Labour Institute

Chers amis et camarades,

Je voudrais commencer par vous féliciter pour l’organisation de cette conférence et, plus encore, pour tout le travail que vous avez effectué depuis quatre ou cinq ans. La création de la Bibliothèque Victor Serge et du Centre Praxis, la publication en russe des Mémoires d’un révolutionnaire sont d’admirables réussites dans une situation matérielle et politique bien difficile.

Avoir choisi Victor Serge comme référence est déjà un défi. L’Histoire retient Victor Serge comme un représentant de la gauche telle qu’elle aurait toujours dû être : une personne intègre, incorruptible et sans peur, aux objectifs toujours clairs, à l’instinct politique sûr et non sectaire, avec une vaste expérience du mouvement révolutionnaire de son temps et le don de communiquer tout cela dans un langage clair et simple. Ces qualités, nous en avons un urgent besoin dans le mouvement ouvrier d’aujourd’hui ; prendre Victor Serge pour référence, c’est nous poser un défi à nous-mêmes.

Le second défi concerne bien sûr nos adversaires, voire nos ennemis. Nous en avons beaucoup, c’est les mêmes que Victor Serge devait affronter en son temps. Ils sont dans le mouvement – ce sont les bureaucrates qui nous répriment, les résidus du stalinisme notamment – et hors du mouvement – nos ennemis de classe, plus puissants aujourd’hui que jamais.

Victor Serge fait partie de notre histoire ; et contrairement à l’idée reçue, l’Histoire ne concerne pas le passé, elle concerne l’avenir. L’Histoire est la somme des luttes, des controverses, des sacrifices et du travail des milliers de personnes qui ont forgé notre mouvement, qui ont fait son identité, qui lui ont donné ses valeurs. L’Histoire crée l’identité et les valeurs, c’est pourquoi elle concerne l’avenir. Les organisations et les mouvements ont besoin de racines pour croître. Ils ne peuvent comprendre ce qu’ils sont ni où ils vont s’ils ne cherchent pas à comprendre leur passé et leurs origines : c’est seulement alors que l’objectif final devient clair.

Voilà pourquoi le thème de notre réunion est parfaitement adéquat : nous nous trouvons entre passé et futur, et tous deux sont liés – le présent n’est qu’un instant.

Vous m’avez demandé de parler du mouvement ouvrier international et de la gauche. On peut dire qu’il s’agit d’une seule et même chose ; historiquement, ils sont en effet étroitement liés. Mais il nous faut examiner les tentatives qui ont été faites pour séparer le mouvement ouvrier organisé, les syndicats, de la gauche, et comprendre leur importance. La dernière tentative, la plus importante, s’est produite ces dix dernières années dans les sociétés post-staliniennes, où la notion de gauche avait été détournée et compromise par le stalinisme.

Très généralement dit, il y a quatre périodes dans l’histoire du mouvement ouvrier international : la première va des origines à la Première Guerre mondiale ; la deuxième couvre l’entre-deux-guerres ; la troisième va depuis la fin de la Deuxième Guerre jusqu’à la chute du système politique stalinien ; et la dernière, c’est la période actuelle du capitalisme « globalisé ».

La première période est celle de la montée du mouvement ouvrier, celle de la Première et de la Deuxième Internationales, qui ont jeté les fondements du mouvement. La défaite de la Commune de Paris et la division entre anarchistes et marxistes ont sonné le glas de la Première Internationale : mais quelques années plus tard la Deuxième Internationale reprenait le flambeau. Les mouvements socialistes et syndicaux étaient étroitement liés entre eux et gagnèrent en force. Des partis socialistes de masse apparurent en Europe centrale et occidentale, ainsi que des organisations anarcho-syndicalistes fortes en Europe du Sud. La campagne pour le Premier Mai donna sa cohésion internationale au mouvement.

Cette période connut une fin abrupte le 1er août 1914. On a beaucoup écrit sur l’effondrement politique du mouvement ouvrier face à la montée du nationalisme, ce jour-là, et je n’ai pas de nouvelle explication à proposer, ni d’analyse passe-partout. L’interprétation usuelle, qui combine des facteurs subjectifs et sociologiques (« la trahison des directions réformistes »), n’explique pas tout. Elle n’explique pas, par exemple, pourquoi la direction syndicaliste-révolutionnaire de la CGT française s’écroula de la même manière que celles de partis de masse socialistes au marxisme orthodoxe. Elle n’explique pas non plus comment de grands dirigeants et de grands penseurs se changèrent soudain en froussards et en collaborateurs, et pourquoi ceux qui résistèrent se comptent sur les doigts de la main.

Il est évident que le mouvement n’était juste pas assez fort – en matière idéologique, politique, culturelle, comme en matière d’organisation. Les résolutions contre la guerre solennellement adoptées lors de congrès socialistes internationaux, comme à celui de Bâle en 1912, s’avérèrent vaines. Réfléchissons sérieusement au pourquoi de cette situation. Sans doute avait-on gravement sous-estimé la force du nationalisme et la capacité des classes dirigeantes de le manipuler à leur avantage. Cela s’est également passé plus tard, dans d’autres circonstances, cela continue de se passer aujourd’hui.

Dans notre camp, le problème n’est pas d’avoir surestimé nos forces. Lénine et Trotski, au cours de leurs nuits blanches au palais Smolny, se disaient l’un à l’autre : « si l’Europe occidentale ne fait pas elle aussi sa révolution, nous sommes fichus ». Ils réalisaient que même s’ils gagnaient la guerre en Russie, la révolution n’y survivrait pas, à moins qu’elle ne s’étende à l’Europe occidentale. Nous savons bien que ce n’a pas été le cas. Ce qui s’est passé, c’est qu’on a remplacé la force réelle par le volontarisme, et que la faiblesse de l’option révolutionnaire a ouvert la voie au stalinisme.

La période suivante, en gros depuis la Révolution russe jusqu’au début de la Deuxième Guerre mondiale, est marquée par la division douloureuse et de plus en plus insurmontable entre les mouvements socialistes et communistes. Très vite, les tentatives de rétablir l’unité de la gauche aboutirent à une impasse. La suppression de la gauche non bolchevique en Russie, suivie de la suppression des tendances organisées au sein du parti bolchevique, l’invasion et l’occupation de la Géorgie socialiste, la stalinisation des partis communistes après 1926 et, finalement, l’extermination de toute forme d’opposition dans les années 1930 rendirent toute réconciliation impossible. Les politiques antifascistes, de Front populaire et de front « unique » mises en avant par les partis communistes se révélèrent être de pures manœuvres tactiques, appliquées ou non selon les besoins de la politique extérieure de l’URSS. L’intervention de Staline dans la guerre civile d’Espagne démontra que la seule unité que pouvaient accepter les partis communistes était celle qu’ils contrôlaient totalement.

La défaite en Espagne et la suppression de la CNT pendant quarante ans mirent aussi fin au syndicalisme révolutionnaire comme force signifiante dans le mouvement ouvrier international.

C’est alors que les grandes questions sur la nature et l’identité de la gauche commencèrent à être formulées ; elles s’articulent toutes autour de la nature du stalinisme comme système social et politique. En 1929 déjà, Karl Kautsky mettait en question la nature socialiste de l’URSS, relevant que l’État y était contrôlé par une clique au pouvoir qui possédait collectivement les moyens de production parce qu’elle possédait l’État. Dans ce contexte, Kautsky observait au sujet des nationalisations que les socialistes et les communistes avaient en commun le mot, non la notion. Par rapport aux objectifs finals, ils n’avaient rien en commun.

Sur ce point-là, Kautsky avait mieux compris le problème que Trotski, qui affirma jusqu’à la fin de sa vie que l’URSS avait quelque chose de socialiste, en raison de la propriété des moyens de production par l’État, que c’était un « État ouvrier dégénéré ».

Dans les années 1940, un certain nombre de théoriciens marxistes reprirent la question là où Kautsky l’avait formulée. La plupart d’entre eux provenaient de la tradition trotskiste : Max Shachtman et Joe Carter aux États-Unis, CLR James et Tony Cliff en Grande-Bretagne, Cornelius Castoriadis en France ; Milovan Djilas, lui, provenait du stalinisme yougoslave. Le dénominateur commun de toutes leurs analyses était le suivant : l’URSS (et les États formés sur son modèle) représentait une nouvelle société de classes, fondée sur la propriété collective des moyens de production détenue par une nouvelle classe dirigeante, par le biais du contrôle qu’elle exerçait sur l’État ; cette classe dirigeante se maintenait au pouvoir par la répression militaire et policière, ayant un contrôle total sur tous les aspects de la vie sociale. Dans ce système, les membres de la classe ouvrière sont doublement opprimés : en tant que citoyens, par l’État policier, et en tant que travailleurs, par les institutions de gestion du travail contrôlées par l’État, baptisées « syndicats ». Ici aussi, pourrait-on dire, on a en commun le mot, pas la notion.

Ces discussions se situaient au milieu d’une catastrophe historique d’une dimension inégalée. Le fascisme avait balayé le mouvement ouvrier organisé dans la plupart des pays d’Europe : en Italie et au Portugal d’abord, puis en Allemagne et en Autriche, ensuite en Espagne et, lorsque les armées allemandes occupèrent la presque totalité du continent, partout sauf en Grande-Bretagne et dans quelques pays neutres ou non occupés. Le Bund juif fut détruit en même temps que la population qui lui donnait son soutien. Le stalinisme avait contribué à la destruction de la gauche indépendante en Europe et exterminé des centaines de milliers de socialistes, d’anarchistes et de communistes en Russie même, puis dans les pays occupés d’Europe centrale et orientale.

Victor Serge décrit très bien cette période, dans ses mémoires et dans plusieurs de ses romans : L’Affaire Toulaev, S’il est minuit dans le siècle, Les Derniers Temps.

Personne à ce jour n’a pu établir de statistique fiable sur les pertes de la gauche au cours des trente ans qui ont suivi la Révolution russe, mais nous pouvons affirmer sans risque d’erreur que deux générations environs de militants et de responsables ont disparu pendant cette période, plus au Portugal ou en Espagne où le fascisme a sévi plus longtemps, plus en Europe de l’Est pendant quarante ans de stalinisme, ou sur le territoire de l’ancienne URSS pendant soixante-dix ans de stalinisme.

Cela nous amène à la quatrième période, l’après-guerre. Le mouvement ouvrier socialiste est sorti de la guerre superficiellement victorieux, mais de fait fortement affaibli par ses pertes, et bien plus dépendant de l’État qu’il ne l’avait été avant la guerre. Cela tenait en partie aux alliances qu’il avait conclues pendant la guerre avec les Alliés, en partie à sa faiblesse objective dans une situation de reconstruction économique, en partie au fait que la plupart des gouvernements de l’après-guerre, dans les grands pays industrialisés, étaient soit socialistes soit favorables aux revendications sociales, et disposés à soutenir un mouvement ouvrier légaliste.

Quant au mouvement communiste, au sortir de la guerre il était d’abord très fort, c’était une force dominante en France et en Italie, mais influent aussi ailleurs en Europe où il profitait de son prestige dans la Résistance (à laquelle il s’était rallié en 1941 seulement, lorsque l’Allemagne nazie attaqua l’URSS) et du prestige de l’URSS, la principale puissance terrestre en Europe à avoir défait l’Allemagne nazie.

En Europe de l’Est, où le mouvement ouvrier n’avait jamais été fort (à l’exception de la Tchécoslovaquie), les survivants de la gauche socialiste et indépendante et des cadres communistes dissidents disparurent rapidement dans les prisons et les camps de travail du KGB. Les syndicats furent dissous de force et remplacés par des organisations étatiques de contrôle du travail.

La guerre froide devint alors la nouvelle réalité politique mondiale. Les deux superpuissances déployaient des ressources financières et politiques gigantesques pour enrôler le mouvement ouvrier dans leur bloc. Le mouvement ouvrier se polarisa, et la position de tous ceux qui cherchaient à maintenir un mouvement indépendant fondé sur un intérêt de classe indépendant devint fort difficile.

Je crois que c’est à ce moment-là que nous avons perdu temporairement la bataille pour l’identité de la gauche. La perspicacité de ceux qui avaient analysé l’URSS en termes marxistes comme une nouvelle société de classes, et qui avaient jugé que le stalinisme, tout anticapitaliste qu’il soit, n’était certainement pas socialiste aux sens usuels du terme, était le fait d’une minorité. Elle a eu une certaine influence dans le mouvement ouvrier, peut-être plus que ce qui est généralement perçu, mais elle n’a pas dominé le débat politique.

Le débat a été dominé par les conservateurs et les staliniens. La machine de propagande stalinienne a entonné le même refrain pendant quarante ans : l’URSS et le bloc qu’elle contrôlait étaient des « pays socialistes » – et même les pays du « socialisme réellement existant », à la différence des variétés irréelles et inexistantes que certains d’entre nous cherchaient à proposer sérieusement. Dans les meetings staliniens, où flottaient les drapeaux rouges, on chantait l’Internationale, et les « syndicats » staliniens cherchaient à se faire une place sur la scène internationale par une trahison sémantique.

Cette vision du mouvement communiste comme variété acceptable du socialisme et non comme une rupture de fond avec son projet d’origine devint de plus en plus populaire après la guerre. Cela se passa de plusieurs façons : en cultivant le mythe de la Révolution d’octobre et de l’URSS comme l’incarnation des valeurs de cette révolution ; en cachant et en oblitérant les réalités de la vie des travailleurs en URSS et dans les territoires occupés, en taxant les informations objectives de « propagande ennemie » ; en corrompant des leaders d’opinion occidentaux, écrivains, artistes, journalistes, hommes politiques, syndicalistes, même des non communistes, avec un éventail d’arguments allant des plus primitifs aux plus subtils ; en intimidant l’opposition de gauche ou au sein de la gauche.

Une difficulté supplémentaire pour les socialistes qui affrontaient cette situation, c’était le fait que beaucoup de membres des grands partis communistes, en France et en Italie notamment, avaient adhéré au Parti en croyant sincèrement qu’ils entraient dans un mouvement socialiste, pour les mêmes raisons que d’autres — ou eux-mêmes dans d’autres circonstances — adhèrent à un parti socialiste ou social-démocrate. De fait, la plupart des communistes « de base » pensaient faire partie d’un mouvement plus radical et plus cohérent que n’importe quel autre courant socialiste.

Il a fallu plusieurs chocs pour secouer ces militants et pour qu’ils voient au travers du tissu de désillusions et de mensonges qui les avait aveuglés. Les expériences de la génération d’avant-guerre (les procès de Moscou, le pacte Hitler-Staline) avaient été en grande partie oblitérées par la guerre, et il a fallu des expériences comme la révolution hongroise de 1956 ou la répression du mouvement de réformes en Tchécoslovaquie en 1968 pour que des membres de partis communistes comprennent la nature de ce mouvement et quittent le Parti.

La propagande conservatrice de la droite soutint activement le détournement de la terminologie et des symboles du socialisme : elle avait tout intérêt à ce que le socialisme soit identifié au stalinisme pour discréditer l’idée socialiste grâce à la réalité stalinienne.

En même temps, la gauche démocratique au sein du mouvement ouvrier avait largement abandonné le champ de bataille idéologique. En premier lieu, les partis socialistes avaient affaibli leur identité au cours des années, émoussant leurs origines et leurs projets socialistes en faveur d’un « capitalisme à visage humain ». Dans ce processus, l’Internationale socialiste était devenue essentiellement un club informel de leaders social-démocrates européens et avait perdu son caractère de référence idéologique et d’outil d’organisation. Vis-à-vis de l’URSS et de son bloc, elle défendait le renforcement de la coexistence : politique d’accommodation plus que de confrontation, au fur et à mesure que les politiques d’Etat et les variantes de l’Ostpolitik dictèrent de plus en plus la politique des partis socialistes.

Dans le mouvement syndical, les éléments les plus disposés à l’affrontement, comme l’AFL-CIO, faisaient campagne sur une base de droits humains élémentaires, sans plus d’idéologie. En matière d’idéologie, l’AFL-CIO avait adopté une version américaine de « l’économie sociale de marché » et ne cherchait aucunement à défendre une gauche alternative.

Les syndicats socialistes en Europe avaient aussi cessé d’affirmer leur identité politique et idéologique. Plusieurs facteurs expliquent cela. En premier lieu, la dilution de l’idéologie socialiste en politique, comme nous l’avons déjà mentionné ; deuxièmement, leur désir d’intégrer les syndicats catholiques et de viser l’unité au niveau européen, puis international ; troisièmement, la même confusion qu’en politique entre la politique des États (avec la coexistence pacifique pour objectif) et la politique internationale du mouvement syndical, qui doit défendre un intérêt de classe. Dans les années 1980 par conséquent, bien peu de syndicats socialistes faisaient campagne contre le stalinisme, et certainement pas en prétendant représenter une gauche meilleure ou plus authentique. Au niveau international, l’UITA a été une des rares organisations qui ait essayé de garder la ligne.

Enfin, la stabilité du système stalinien a été fortement surestimée. On estimait généralement que la coexistence serait une relation durable, et qu’une convergence se produirait au cours des décennies. Personne ne s’attendait à ce que le système s’effondre comme il l’a fait, ni aussi soudainement. Même ceux d’entre nous qui croyaient qu’il allait devoir s’effondrer ne s’y attendaient pas au moment où cela s’est passé, et cela a pris au dépourvu le mouvement ouvrier, à tous les niveaux : idéologique, politique, organisationnel.

Pour toutes ces raisons, le mouvement syndical démocratique n’a pas su offrir une alternative politique aux travailleurs de l’ancienne URSS et en Europe centrale et orientale, lorsque le mur de Berlin est tombé et que l’URSS s’est effondrée. Au moment même où son ennemi historique quittait la scène couvert de honte, la social-démocratie n’a pas su trouver une alternative. Largement en raison de la faiblesse idéologique et politique de la social-démocratie en Occident, l’ordre économique et social qui apparut en Europe de l’Est après le stalinisme n’avait rien de socialiste, mais c’était un capitalisme mafieux, d’oligarques, avec un darwinisme social primitif pour toute idéologie.

On comprend ainsi que la réaction des syndicats naissants dans les États successeurs de l’URSS et en Europe de l’Est ait été confuse. À l’Est comme à l’Ouest, l’effondrement du stalinisme fut largement perçu comme une défaite du socialisme, et de larges parts du nouveau mouvement syndical en Europe de l’Est adopta un syndicalisme conservateur ou antisocialiste sous différentes formes, voire des résidus de stalinisme dans certaines de leurs anciennes structures. La continuité avec le mouvement ouvrier d’avant-guerre et d’avant Staline est rompue, il n’y a aucune tentative visible de tirer de cette période une légitimité et une inspiration. La principale exception est en République tchèque, où le socialisme historique s’est rétabli comme premier parti de gauche et où les syndicats s’identifient largement à lui.

À l’orée du XXIe siècle, la situation a de nouveau changé. Le principal aspect de l’époque actuelle est l’émergence des nouveaux mouvements sociaux, de mouvements de protestation contre le capitalisme et la mondialisation dominés par les sociétés transnationales. Ces mouvements savent former de puissantes coalitions, comme le Forum social mondial. Certains proviennent de traditions autoritaires, la plupart sont anti-autoritaires autant qu’anti-capitalistes.

Ces mouvements remplissent un vide laissé par le mouvement ouvrier depuis qu’il a abandonné ses responsabilités et intérêts sociaux au sens large, et ils représentent un nouvel enjeu pour le mouvement ouvrier international. Celui-ci va-t-il entrer dans une coalition avec ceux qui réclament une « autre mondialisation », sur une base anticapitaliste, ou va-t-il rester isolé dans ses activités qui se résument à du lobbying auprès des institutions financières internationales, de l’Union européenne et d’autres organisations intergouvernementales ?

La période que nous vivons est pleine de paradoxes. Le mouvement syndical international (essentiellement la CISL, les FSI et la CES) n’a jamais été uni comme actuellement au cours de toute son histoire ; en même temps il n’a jamais été aussi désorienté, il n’a jamais autant manqué de perspectives sociales. Il n’a jamais été aussi représentatif auprès des institutions qu’actuellement, mais il y a encore 90 % des travailleurs et travailleuses dans le monde qui ne sont pas syndiqués. Le capitalisme transnational en voie de mondialisation est triomphant et occupe la scène internationale avec une arrogance impériale ; en même temps, il a suscité le mouvement anticapitaliste le plus puissant depuis que le socialisme historique a quitté la scène comme mouvement international organisé. Le stalinisme est mort, mais un parti stalinien qui a adopté le capitalisme contrôle près d’un tiers de la population du globe.

Le mouvement ouvrier, au niveau national et surtout international, ne parviendra pas à résoudre ces contradictions, qui sont autant de défis, s’il ne réinvente pas sa dimension politique, une Nouvelle Gauche syndicale et politique.

La question générale de l’ordre mondial se pose à nous en termes urgents. Nous assistons à une attaque généralisée contre notre mouvement, partout dans le monde, telle que nous ne l’avions plus connue depuis les années 1930. Cette attaque est lancée à tous les niveaux : dans les démocraties industrielles, la sécurité et la protection sociales sont démantelées, les droits démocratiques et syndicaux érodés ; le reste du monde est pris au piège de la pauvreté, qui s’accompagne souvent de répression, une situation ressentie comme fatidique. Il faut évidemment à cela une réponse politique mondiale. Le mouvement qui a émergé après le forum de Porto Alegre déclare : « un autre monde est possible ». Nous sommes d’accord. Nous croyons qu’un autre monde, un monde meilleur est possible. Comment y arriver ? Ne nous berçons pas d’illusions : nous sommes confrontés à des intérêts très puissants, sans pitié. Les affronter, c’est leur faire la guerre : reconnaissons que nous sommes en guerre. Nous ne pouvons pas gagner cette guerre si nous ne créons pas les alliances populaires les plus larges, sur une base politique : la plateforme politique d’une Gauche syndicale et politique.

Aujourd’hui, la grande majorité de la classe ouvrière du monde n’est pas syndiquée. Pourquoi donc ? D’une part, parce que la classe ouvrière a changé, d’autre part parce qu’une très grande partie des syndicats dans le monde sont victimes de la répression. Un des principaux changements, c’est l’accroissement des emplois précaires et de l’économie informelle, qui n’entre pas dans le cadre syndical traditionnel. Organiser les travailleurs de l’économie informelle réclame aussi des compétences politiques et une stratégie d’alliances, principalement avec des organisations de femmes. Ces compétences politiques ne sont guère visibles aujourd’hui, une vision politique encore moins.

La lutte contre la répression antisyndicale est du ressort des droits humains, cela aussi exige des alliances politiques, tout au moins avec les mouvements de défense des droits humains. Les alliances impliquent la réciprocité : cela signifie que le mouvement syndical doit être prêt à défendre toute une série de questions relatives aux droits humains, ce qui d’ailleurs devrait faire partie de la pratique syndicale normale.

La Chine pose d’énormes problèmes politiques et de droits humains. Apparemment, définir une ligne politique du mouvement ouvrier international au sujet de l’État le plus répressif du monde et appliquer ses principes, cela devrait être chose relativement simple. En fait, c’est sur cette question que la difficulté de parvenir à un consensus politique a été le plus flagrante, et c’est probablement sur la question chinoise que la décomposition politique du socialisme dans le mouvement ouvrier a pris ses formes les plus choquantes.

Les leçons des rapports entretenus avec les prétendus « syndicats » de l’ancienne URSS n’ont pas été assimilées, malheureusement. Rien ne dit que « l’engagement constructif » de syndicalistes occidentaux pendant des décennies ait contribué en quoi que ce soit à la transformation des anciennes organisations d’État du bloc soviétique en syndicats authentiques. Ce sont les révoltes ouvrières qui les ont transformées, comme cela se dessine en Chine. Et pourtant les mêmes arguments sont avancés pour justifier « l’engagement constructif » auprès des organisations de travailleurs contrôlées par l’État chinois, un engagement qui parfois se transforme en collaboration servile. Ce sont les travailleurs chinois qui décideront en dernière instance de leur sort. Dans cette situation, nos ambitions sont modestes : nous souhaitons soutenir dans la mesure de nos possibilités l’opposition démocratique ouvrière et limiter autant que faire se peut les dégâts causés par les collaborateurs.

Construire une nouvelle gauche dans le mouvement syndical international est un processus compliqué et difficile. Il s’agit de réinventer le socialisme, parfois contre les partis socialistes mêmes ou contre certaines de leurs tendances. Il va falloir intégrer les expériences et les intuitions de la gauche indépendante, notamment celles qui proviennent du trotskisme historique et du syndicalisme révolutionnaire. Il va falloir tenir compte des sensibilités et des préoccupations des nouveaux mouvements sociaux, ceux issus des Forums sociaux mondiaux, où les syndicats devraient être acteurs et non seulement spectateurs. De fait, le processus est déjà en marche, si compliqué et difficile soit-il ; je ne parle donc pas d’un programme pour l’avenir.

Revenons à l’Histoire. Il ne peut y avoir de gauche non historique, plus que jamais nous avons besoin d’historiens. Comme je l’ai dit en ouverture, l’Histoire concerne l’identité et les valeurs. Les références d’une nouvelle Gauche sont les expériences de la vieille gauche ouvrière, ses aspirations et ses ambitions, ses victoires et ses défaites, et son impressionnante résistance à l’adversité. Nous comptons sur les historiens du mouvement ouvrier, non pour développer une nouvelle idéologie – c’est la tâche de cette génération et des générations futures – mais pour nous dire comment tout cela s’est produit. Il nous faut connaître notre passé pour donner forme à notre avenir.